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Liliana Cucu-Grosjean : portrait d'une ouvreuse de voies

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Mis à jour le 10/01/2022
D’une thèse à Inria à la création d’une startup, en passant par la direction d’équipe et la recherche appliquée… Liliana Cucu-Grosjean (KOPERNIC) a franchi de multiples étapes, sans se préoccuper de ses propres préjugés ni de ceux des autres. En faisant avancer au passage tout un domaine : celui de l’approche statistique appliquée aux systèmes embarqués temps réel. Portrait d’une fonceuse.
Portrait de Liliana Cucu-Grosjean devant un tableau
© Inria / Photo Raphaël de Bengy

 

De la Roumanie à Paris en passant par Toulouse

Sur le papier, Liliana Cucu-Grosjean est une anomalie statistique. Ce qui pourrait être un comble pour une mathématicienne de formation. Mais comme elle le remarque : « J’ai eu beaucoup de chance tout au long de mon parcours, car j’ai toujours rencontré les bonnes personnes au bon moment. Il ne me restait qu’à saisir les opportunités qui se présentaient. »

Ce fût le cas en 2001, quand Liliana Cucu-Grosjean postule pour une thèse à Inria depuis la Roumanie et intègre le siège d’Inria à Rocquencourt. « Je connaissais Inria parce que j’en avais entendu parler durant mon année de master en Erasmus à Toulouse, se souvient-elle. Mais c’est surtout le sujet proposé qui m’intéressait : la théorie des graphes, mon domaine de prédilection, avec un volet appliqué important. »

Des mathématiques à l’informatique

Après sa soutenance en 2004, elle effectue un premier post-doc au Portugal, où elle commence à travailler sur l’application des probabilités et des statistiques pour l’informatique temps réel. Puis un second en Belgique, sur les aspects multi-coeurs. Avec en tête, l’idée de revenir chez Inria… ce qui se concrétise, avec un poste d’ATER (Attaché temporaire d’enseignement et de recherche) en 2006. Deux ans plus tard, Liliana Cucu-Grosjean devient la première femme recrutée sur un poste de chargée de recherche au centre Inria Nancy-Grand Est. « A l’époque, les probabilités pour une telle carrière ne jouaient en effet pas en ma faveur, se souvient la chercheuse. Mais aujourd’hui, les mentalités ont évolué, le plafond de verre a été brisé et l’évaluation scientifique est moins biaisée. »

La chercheuse a d’ailleurs continué ses recherches et gravi les échelons… presque malgré elle.

« En 2012, on m’a proposé de prendre la tête de l’équipe Trio d’Inria Nancy-Grand Est, mais je me trouvais trop jeune : j’avais l’impression que cette responsabilité m’empêchait de me consacrer à mes recherches. Or je m’étais déjà beaucoup investie dans l’approche probabiliste pour les systèmes critiques et je savais que j’étais l’une des quelques personnes au monde capable de faire progresser ce domaine, souligne la chercheuse. Et puis je crois vraiment qu’être leader, cela se construit, et qu’en 2012, c’était trop tôt pour moi. ».

Elle demande donc sa mutation de Nancy à Paris et, en 2013, retrouve le siège d’Inria à Rocquencourt, cette fois en tant que chercheuse au sein de l’équipe-projet Aoste.

Une nouvelle approche statistique pour les systèmes embarqués

Elle peut alors laisser libre cours à ses recherches et réaliser un rêve : participer à la construction des avions, des trains ou encore des voitures. Car c’est en effet aux systèmes embarqués temps réel que s’applique l’approche développée par Liliana Cucu-Grosjean et ses collègues. L’objectif ? Utiliser les statistiques pour évaluer les délais d’exécution des programmes intégrés à ces véhicules (pilotage automatique, freinage, ABS…) pour lesquels une panne peut être synonyme de catastrophe.

 

Liliana Cucu-Grosjean et l'équipe de Kopernic échangent autour d'ordinateurs
© Inria / Photo Raphaël de Bengy

 

Jusqu’ici, les industriels réalisaient une analyse statique d’un modèle exact du programme et de son processeur et en tiraient une valeur « pire cas », c’est-à-dire le délai maximal, augmenté d’une marge de sécurité, qu’il fallait laisser au programme pour qu’il s’exécute sans risquer de « planter ».

« Mais cette approche a deux inconvénients majeurs, note la chercheuse. D’abord, dès qu’une modification est faite dans le programme, il faut refaire l’analyse complète, ce qui peut prendre plusieurs semaines et donc allonger le délai de mise sur le marché. Ensuite, elle ne sera pas applicable aux architectures complexes qui commencent à arriver, puisque celles-ci ne peuvent pas être parfaitement modélisées. »

De l’idée à la preuve

La méthode statistique mise au point par Liliana Cucu-Grosjean et son équipe répond quant à elle à ces deux défis. D’une part, elle permet de refaire une analyse en seulement quelques minutes en cas de modifications sur le programme, mais en plus, elle s’applique aux systèmes complexes. Elle repose en effet sur une distribution de valeurs assortie de probabilités : il y a x chances pour que le programme s’exécute en tant de temps, y chances pour qu’il s’exécute en tant de temps, etc.

« Quand nous avons commencé à travailler sur cette approche, il semblait osé d’utiliser des statistiques pour juger de la fiabilité d’un avion. Aujourd’hui, c’est très bien accepté par les industriels. »

Il faut dire qu’entre-temps, l’approche de Liliana Cucu-Grosjean a fait ses preuves. Inria a financé une action exploratoire dédiée à celle-ci de 2016 à 2018 puis dans la foulée la création d’une équipeKopernic. Celle-ci rassemble des statisticiens renommés, tel le professeur Avner Bar-Hen, et des chercheurs en temps réel reconnus comme Yves Sorel ou Yasmina Abdeddaïm, sous la direction de Liliana Cucu-Grosjean.

Statinf, la startup qui séduit les industriels

La mathématicienne devenue également informaticienne ne s’arrête cependant pas là et ajoute une nouvelle casquette sur sa tête en 2019 : celle de cofondatrice de startup.

Le logiciel mis au point par Kopernic, et baptisé RocqStat, intéresse en effet tellement les industriels qu’il mérite de passer au stade commercial. Avec Adriana Gogonel, statisticienne associée d’abord de loin puis de près au développement du logiciel, elle créé donc Statinf, la startup chargée de transformer le prototype académique en outil industriel robuste. Celle-ci est au départ accompagnée financièrement par Inriahub (prédécesseur d’Inria Startup Studio), puis intègre l’incubateur Agoranov et enfin les accélérateurs Wilco et Blast. Des soutiens qui lui permettent de recruter des ingénieurs, un vice-président technique, un directeur commercial et de financer des statisticiens ou des ingénieurs en thèse Cifre avec l’équipe Kopernic. Résultat : l’outil est prêt et en 2022, Statinf va travailler étroitement avec ses partenaires (Airbus pour l’aéronautique et Easymile pour l’automobile autonome) afin de le faire certifier.

 

Zoom sur un microprocesseur
Unsplash

 

Liliana Cucu-Grosjean assure désormais un jour par semaine le rôle de conseillère scientifique auprès de Statinf et poursuit par ailleurs ses recherches avec Kopernic vers un nouveau secteur : celui des systèmes de systèmes, autrement dit des objets communicants. « Nous n’avons pas de compétences en communication mais nous allons monter des projets collaboratifs avec des équipes qui en ont et nous apporterons notre savoir-faire sur les statistiques pour les programmes embarqués. »

Il y a peu de doute sur le fait que de belles avancées devraient là encore en sortir. Car comme Liliana Cucu-Grosjean le dit elle-même : « Quand j’ai fait un choix, que j’ai décidé d’un centre d’intérêt, je m’y mets à fond, et je me donne tous les moyens pour réussir ». Statistiques favorables ou non…

 

Liliana Cucu-Grosjean et le comité Parité et Égalité des Chances

Liliana Cucu-Grosjean a pris la coprésidence du Comité Parité et Égalité des Chances en 2015. Celui-ci créé des groupes de travail (sur la parité, le harcèlement, etc.) et publie des recommandations, que la direction d’Inria suit ou non. « On voit que cela porte ses fruits et aujourd’hui par exemple, les femmes accèdent à tous les niveaux de la hiérarchie chez les personnels scientifiques »

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