Souveraineté numérique : quel rôle pour la recherche ?

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Mis à jour le 12/04/2021
D’une prise de conscience au début des années 2000 à l’ébauche d’une stratégie nationale une quinzaine d’années plus tard, la question de la souveraineté numérique est, aujourd’hui, sur toutes les lèvres. Considérée comme un enjeu politique, économique et sociétal critique pour la France, elle requiert l’implication de tous. Quel rôle est attribué au monde de la recherche dans cette course mondiale ?
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© Unsplash / Photo Latrach Med Jamil

92 % des données occidentales hébergées aux États-Unis

Au cours des dernières décennies, le numérique a fondamentalement modifié la façon dont les personnes et les sociétés interagissent, et ce à tous les niveaux. Un constat d’autant plus vrai aujourd’hui, la pandémie de Covid-19 ayant accéléré en seulement quelques semaines l’adoption des outils numériques par tous pour travailler, étudier, ou tout simplement garder le contact avec ses proches. La conséquence : un volume ahurissant de données est créé et stocké chaque année, et il ne cesse de croître. D'ici 2024, on estime que 149 zettaoctets de données (1 zettaoctet = 1021 octets) seront créés, copiés et consommés dans le monde.

Parallèlement, l’Europe est confrontée à une problématique de taille : sa dépendance à des services et outils non européens pour une grande majorité de ses activités numériques. Ainsi, 92 % des données occidentales sont hébergées aux États-Unis. L'identité numérique de nombreux citoyens européens dépend ainsi en grande partie des États-Unis. Et plus le volume de données produites augmente, plus les entreprises et les citoyens s’enferment, malgré eux, dans cette dépendance.

Un état des lieux alarmant, qui pousse aujourd’hui les pays européens à se pencher sérieusement sur la question de la souveraineté numérique.

Qu’est-ce que la souveraineté numérique ?

Le rapport de la commission d’enquête du Sénat sur la souveraineté numérique, publié en 2019, définit la souveraineté numérique comme étant « la capacité de l’État à agir dans le cyberespace », ce qui est une « condition nécessaire à la préservation de nos valeurs » impliquant, d’une part, « une capacité autonome d’appréciation, de décision et d’action dans le cyberespace » et, d’autre part, la maîtrise de « nos réseaux, nos communications électroniques et nos données ».

« Les données sont nécessaires à la gouvernance. Le fait que les acteurs n'aient pas accès à leur données entrave donc cette tâche. C'est important pour l'État, évidemment, mais également pour les entreprises, les administrations. Le risque étant que d'autres que ceux qui doivent décider et évaluer calculent pour eux des mesures, des suggestions et finalement se retrouvent dépendants de tiers pour cette fonction essentielle », explique Marc Tommasi, responsable de l’équipe-projet Magnet.

La souveraineté numérique ne consiste ainsi pas à "isoler" l'Europe du reste du monde, mais plutôt à défendre les intérêts stratégiques de chacun de ses membres, en leur permettant de développer leurs propres capacités numériques.

Construire la souveraineté numérique

Pourquoi c’est si important ?

L’une des plus grandes problématiques auxquelles doivent faire face les États dans la course à la souveraineté numérique est que seulement quelques grandes entreprises technologiques contrôlent aujourd’hui des quantités massives de données sur leurs utilisateurs. Plus ces géants accumulent et brassent de données, plus leurs politiques et leurs actions peuvent avoir une influence considérable. Le Cloud Act, mis en place en mai 2018 par l'administration Trump, rend par exemple désormais obligatoire pour les entreprises technologiques américaines la transmission de leurs données au Gouvernement dans le cadre d'une enquête, indépendamment du lieu où ces données sont stockées.

S’assurer de sa souveraineté numérique pour un pays, c’est être moins dépendant des puissances étrangères. Les nations du monde entier tentent en effet de s'approprier les avantages - tant économiques que géopolitiques - qui découlent de l’évolution rapide des technologies du numérique. Savoir à qui appartiennent les technologies de l'avenir, qui les produit, et qui fixe les normes et réglemente leur utilisation devient ainsi un élément inévitable de la compétition géopolitique.

Quel rôle pour le monde de la recherche ?

Un défi éthique, de sécurité, et de liberté économique que la France tente de relever en s’appuyant sur les différents acteurs impliqués, de près ou de loin, dans les questions de souveraineté numérique : politiques, industriels, citoyens, chercheurs… Ces derniers ont en particulier, dans toute cette chaine de valeur, un véritable rôle à jouer dans cette course mondiale, reposant sur deux piliers : la recherche, bien évidemment, mais aussi la pédagogie.

  • Recherche… mais pas seulement

Pour la commission européenne, la souveraineté numérique repose sur trois piliers : la puissance de calcul, le contrôle par les Européens de leurs données, et une connectivité sécurisée. Trois domaines sur lesquels les chercheurs, placés au cœur même du développement de nouvelles technologies, travaillent depuis de nombreuses années déjà.

Comme notifié par Bruno Sportisse lors de son audition au Sénat, le 2 septembre 2019, de vraies infrastructures se déploient ainsi, aujourd’hui, autour du logiciel libre afin de permettre des dynamiques d'ouverture du champ de l'innovation. Inria développe, par exemple, plusieurs projets à empreinte mondiale, comme la bibliothèque scikit-learn, une boîte à outil technologique pour tous les ingénieurs, tous les acteurs qui veulent faire de l'intelligence artificielle. Un logiciel libre qui compte à ce jour près d’un million d'utilisateurs dans le monde. Le projet Software heritage, ouvert au public en juin 2016 par Inria et dont l’objectif est de collecter, organiser, préserver, et rendre accessible, à tous, le code source de tous les logiciels disponibles, est également l’un de ces projets militant pour la souveraineté numérique de la France.

Plusieurs équipes-projets travaillent, de leur côté, d’arrache-pied sur le sujet de la protection des données, à l’instar d’Homomorphe, de Cascade, ou encore Magnet, dont une partie des recherches s'intéresse à l’apprentissage automatique, et plus particulièrement l’apprentissage respectueux de la vie privée, porté par quelques motivations liées à la souveraineté.

Notre motivation, ça a été de dire qu’on voulait faire de l’apprentissage de manière entièrement décentralisée, en laissant les données là où elles sont c’est-à-dire chez l’utilisateur. Cette première idée s’oppose à la centralisation des données, c’est pour donner le pouvoir à l’utilisateur, le contrôle de ses données, et éviter de les voir s’échapper on ne sait où, explique Marc Tommasi.

Mais si la recherche a évidemment son rôle à jouer en matière de souveraineté numérique en travaillant à l’analyse et au développement de nouvelles technologies, le secteur prend surtout sa place dans un tout. Pour Ludovic Mé, adjoint au directeur scientifique en charge du domaine de recherche "Cybersécurité" chez Inria, la solution pour viser une véritable souveraineté numérique en France serait de pouvoir maitriser toute la chaîne, du processeur au service : « sans maitriser toute cette chaîne, dans les faits, on ne maîtrise rien. Mais est-ce que l’Europe est aujourd’hui capable de faire ça ? » interroge-il, avant d’ajouter : « Ça n’est pas la recherche qui va développer un processeur. En revanche dans un processeur il y a des résultats qui sont issus des travaux de recherche. Il y a un continuum de la recherche jusqu’à la fabrication de tous les outils numériques. »

Une problématique que le monde de la recherche prend très au sérieux, en s’appliquant à améliorer le transfert entre recherche et industrie pour voir émerger plus de leaders européens. Inria, par exemple, recense plus de 200 startups issues des travaux de l’institut, et signe chaque année des partenariats industriels clés, avec des leaders français et européens.

  • Pédagogie

Les chercheurs ont également un rôle à jouer auprès des politiques européens. Bruno Le Maire l’avait d'ailleurs souligné, lors de son audition devant la commission d'enquête du Sénat sur la souveraineté numérique de la France : « Je ne déciderai pas personnellement quelles sont les technologies de rupture pertinentes, je n'en sais rien, mais nous avons en France les ingénieurs, les chercheurs, les industriels qui, eux, le savent ».

Les chercheurs, de par leur neutralité et leur expertise, sont de plus en plus consultés et écoutés en ce qui concerne des décisions politiques stratégiques.

Le fait que le monde de la recherche sensibilise les politiques sur le sujet est important. Il y a un rôle des instituts de recherche, et des chercheurs, pour aller à la rencontre des citoyens et en premier lieu des politiques. Il faut être là, faire entendre notre voix, convaincre, montrer qu’on n’est pas hors-sol, et ce n’est pas si simple parce que de par notre métier, on n’est pas dans l’opérationnel, précise Ludovic Mé.

Une pédagogie qui, pour certains chercheurs, va au-delà des parlementaires. Certains enseignent, d’autres ont un rôle de représentants publics dans les médias. Dans tous les cas, l’objectif est le même, informer et éduquer : « Individuellement, on dit souvent qu’on n’a rien à cacher parce qu’on pense souvent à un État policier, au fait qu’on n’a rien fait de mal, mais la surveillance ne s’arrête pas à la police. Livrer ses données, ça veut parfois dire s’exposer à des risques du quotidien liés à l’assurance, à la liberté du choix, à la santé… Il est vraiment important d’éduquer les gens aux risques qu’ils courent en acceptant de transmettre leurs données », précise Marc Tommasi.

Ici aussi, Inria s’est emparé du sujet en renforçant ses liens avec l’Éducation nationale sur des projets où sa valeur ajoutée est avérée. L’institut a par exemple piloté Class’Code, un programme de formation innovant conçu pour les professionnels de l’éducation et de l’animation, disponible depuis la rentrée scolaire 2016, mais également des MOOC avec Inria Learning Lab, dans le but de diffuser les connaissances en sciences du numérique et renforcer le dialogue entre science et société