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Portrait

31/05/2017

S. Abiteboul : Les années qui viennent seront capitales en termes de réglementation, d’éthique et d’éducation

Inria célébre les 10 ans de l'ERC (European Research Grant) Inria célébre les 10 ans de l'ERC (European Research Grant) - © Inria / Photo G. Scagnelli

De ses premiers contacts avec les cartes perforées du CNET à sa future mémoire numérique en passant par les défis qui attendent la société … Serge Abiteboul, directeur de recherche chez Inria, porte son regard aigu sur 100 ans d’évolution de l’informatique.

En 1967 quand Inria – qui s’appelait alors l’IRIA – voit le jour à Rocquencourt, Serge Abiteboul a 13 ans. Contrairement aux ados d’aujourd’hui, il n’est pas particulièrement attiré par le monde merveilleux de l’informatique. « Et pour cause, c’est tout juste si j’avais eu vent de son existence !  » affirme le chercheur. « Il faut bien reconnaître qu’à l’époque le sujet était extrêmement confidentiel : seuls quelques privilégiés avaient accès aux machines…  » Pour lui, le premier contact aura lieu au milieu des années soixante-dix, au cours de ses études à l’ENST (Télécom Paris tech). « C’est au Centre national d’études et communication (Orange Labs), lors d’un stage, que j’ai vraiment découvert l’informatique, par cartes perforées interposées.  »

« En 1982, c'était compliqué d'envoyer un courriel en-dehors d'Inria. »

On ne peut pas franchement parler de coup de foudre : à l’époque l’informatique était une discipline laborieuse qui nécessitait pas mal de patience. Il fallait faire tourner les programmes toute une nuit avant d’espérer avoir un résultat à condition de ne pas avoir fait d’erreur de syntaxe. Lui, ce qui le faisait rêver, c’étaient les robots d’Isaac Asimov et la perspective d’une intelligence artificielle. « Ce dernier sujet me plaisait tellement que j’ai même failli orienter mes études dessus, mais finalement l’IA de l’époque ne m’a pas plu. Je cherchais quelque chose de plus rigoureux. Alors je me suis intéressé aux propriétés algébriques des bases de données et c’est là que j’ai eu le vrai déclic ! Il faut dire que j’ai eu la chance de faire ma thèse aux États-Unis, à l’University of Southern California, avec Seymour Ginsburg, un directeur de thèse extraordinaire.  »

En 1982, le jeune homme est de retour en France. Des amis lui ayant vanté la bonne ambiance qui règne chez Inria, il postule à un poste de chercheur et il l’obtient. C’est le début d’une longue histoire. C’est aussi un brusque retour sur terre. « Quand j’étais aux États-Unis, Internet était déjà une réalité, on échangeait facilement des mails avec le monde entier. Mais en Europe il en allait tout autrement : c’était compliqué d’envoyer un courriel en-dehors d’Inria ! À l’époque le décalage technologique entre le Vieux et le Nouveau Continent était énorme.  »

1996, Palo Alto : et soudain un moteur de recherche digne de ce nom 

La révolution, ce sera la naissance du world wide Web en 1989, une création 100% vieux continent pour le coup, qu’il qualifie de « choc » ouvrant la porte à un champ des possibles infini et à une facilité d’usage jusque-là insoupçonnée.  Quelques années plus tard, en 1995, Serge Abiteboul quitte à nouveau la France. Direction Palo Alto, où sa femme est chargée de créer la filiale américaine d’O2, une start-up française. Pour lui, ce sera un poste de professeur invité à Stanford. Là, il discute beaucoup avec un doctorant de son groupe de recherche nommé Sergey Brin, lui-même ami d’un autre étudiant nommé Larry Page. Ces deux-là travaillent ensemble sur un système de classement permettant de mesurer la popularité des pages web. Leur algorithme, baptisé PageRank, donnera naissance au moteur de recherche Google. « Un jour, Sergey m’a invité à la première démonstration de leur outil et je dois bien avouer que j’ai été bluffé par la pertinence des liens résultats ; cela tranchait violemment avec la qualité médiocre des moteurs de recherche de l’époque. S’ils me l’avaient proposé, j’aurais investi dans leur projet les yeux fermés !  » Quelques mois plus tard, l’entreprise Google était créée…

Numérique, éthique, politique ... 

Nous voici en 2017. Serge Abiteboul, de retour depuis longtemps en France, a connu de nombreuses aventures professionnelles : il a été tour à tour consultant pour la Nasa, professeur à Polytechnique, cofondateur de Xyleme, société spécialisée dans la gestion de contenus XML, professeur au Collège de France, membre du Conseil national du numérique, président du conseil scientifique de la Société d’informatique de France, membre de l’Académie des Sciences,  lauréat du prix Milner et du prix ACM Sigmod, enseignant à l’ENS Cachan, créateur du blog binaire sur le site du Monde, auteur de livres de vulgarisation sur les données et les algorithmes, romancier, tout récemment commissaire scientifique de l’exposition Terra Data… et toujours directeur de recherche chez Inria. Dans le même temps, le monde du numérique a, lui aussi, connu quelques évolutions. « Récemment nous sommes enfin parvenus à toucher du doigt le but que l’informatique poursuit depuis 50 ans à savoir travailler sur d’énormes volumes de données et les analyser. Mais cette victoire soulève de très nombreuses questions, de nombreux fantasmes et de nombreuses inquiétudes et suspicions. Nous devons apprendre à gérer les données pas seulement efficacement mais aussi d’une manière responsable. Les années qui viennent seront capitales en termes de réglementation, d’éthique et d’éducation. Ce dernier point me semble particulièrement important car le grand public doit comprendre l’informatique et les enjeux associés. Sans cela il n’y a pas de compréhension du monde qui nous entoure et, par là-même, il y a incapacité à faire les choix politiques que nous impose l’évolution du numérique actuelle. » 

2067 : les compagnons mémoriels ? 

En mars dernier, Elon Musk a annoncé la naissance de Neuralink. La vocation de cet énième satellite de l’empire du milliardaire canadien ? Doter le cerveau humain d’une couche numérique qui lui permettrait de se connecter à différents appareils et surtout d’améliorer sa mémoire. Si Serge Abiteboul se déclare totalement incompétent sur l’idée d’intégrer des composants électroniques dans le cerveau, les aspects logiciels d’une mémoire numérique le passionnent : « un être humain accumule des connaissances tout au long de sa vie, des tas de données. Mais hélas au fil du temps beaucoup de ces informations disparaissent. Moi, ce dont je rêve pour 2067 ce seraient des systèmes intelligents qui fonctionnent comme des compagnons mémoriels et qui nous permettent d’accéder aux souvenirs que nous ne voulons pas perdre. Cela serait une belle avancée pour l’humanité…  »

Mots-clés : Mémoire Réglementation Palo Alto Serge Abiteboul Ethique Education

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