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Ullo, un accompagnement social des personnes en thérapies psychiatriques

Date:
Mis à jour le 24/06/2021
Ullo est née d’une rencontre entre deux chercheurs Inria, qui souhaitaient moderniser les approches de la psychiatrie en proposant un protocole de soin élaboré avec le patient et en fonction de sa stratégie de la vie personnelle. Rencontre avec Rémy Ramadour, l’un des cofondateurs d’Ullo, ancien doctorant au centre d’Inria Sophia-Antipolis et collaborateur de l’équipe-projet Potioc*, au centre Inria Bordeaux-Sud-Ouest.
Bac à sable sur lequel est projeté une carte.
© Ullo

Pourriez-vous décrire vos activités ?

Aujourd’hui, il est facile de produire de la donnée, de l’interface, de l’usage, y compris dans le domaine médical. Mais lesquelles seront vraiment au service d’une approche humaniste et émancipatrice du soin ? Lesquelles permettront de créer des espaces et des temps d’échanges précieux entre personnels soignants et personnes accompagnées ? Ce sont ces questions qui guident nos développements, nos recherches et qui rendent singulières nos offres digitales dans un paysage psychiatrique qui connaît une crise sévère et qui se trouve en position de pouvoir se réinventer.

La mission d’Ullo consiste à proposer de nouvelles approches du soin. Que l’on parle d’approches non médicamenteuses ou de thérapies digitales, le but est d’étoffer la panoplie d’outils à disposition des personnels soignants, particulièrement dans le champ des troubles cognitifs et neurodéveloppementaux, ou des maladies neurodégénératives. Plus précisément, nous adoptons une posture capacitaire, au sens développé par la philosophe Cynthia Fleury. Nous proposons des protocoles de soins qui impliquent les personnes accompagnées, et qui leur permettent d’élaborer des stratégies propres de vie personnelle et sociale. Il s’agit de s’appuyer sur chaque situation et d’y trouver les ressources sur lesquelles fonder un parcours thérapeutique.

Ainsi, une personne souffrant de troubles de la mémoire rencontre de plus en plus de difficultés d’accès à son histoire, mais elle ne perd rien en capacité de production de récit, si elle est correctement stimulée sur cet axe. Nous choisissons de nous appuyer sur cette compétence intacte pour l’amener à élaborer des discours, construire des narrations, et générer ainsi de l’interaction sociale.

Nous travaillons principalement auprès d’institutions pouvant tout autant accueillir des personnes âgées dépendantes, que de jeunes enfants présentant des troubles divers ou souffrant de chocs post-traumatiques.

Quels sont les défis technologiques dans votre secteur ?

Nous nous situons au carrefour de plusieurs domaines, dont les principaux sont les interactions Homme-machine, les interfaces cerveau-machine et l’informatique physiologique. Récemment, nous avons intégré les résultats de travaux en neurosciences des interactions sociales pour ajouter une dimension collective aux approches thérapeutiques que nous développons.

Parce que nous sommes à un moment charnière des politiques et cultures de santé, notre objectif est de rendre disponibles le plus largement possible les dispositifs et services que nous avons élaborés. 

Des défis sont présents dans la conception, car nous arrivons dans des lieux qui sont tout autant des espaces de vie que des espaces de soin. Un Garden dans un Ehpad doit respecter le fait que la vie y soit soignante. Il est important de ne pas créer de pollution cognitive et organisationnelle pour les professionnels.

Mais aujourd’hui, le principal enjeu reste la donnée et l’information. La qualité de l’information dans un sens quasi moral des échanges avec les personnes accompagnées est très importante afin de ne pas perturber les processus attentionnels et les fonctions exécutives. Par ailleurs, nous sommes actuellement en capacité de collecter des milliers de données d’ordres physiologique, comportemental, cognitif, psychosocial. Cependant, il est fondamental d’avoir conscience de la pertinence et de la valorisation de nos informations. Quelle information extraite nous permettra de mieux cerner des trajectoires pathologiques et peut-être les anticiper ou mieux les accompagner ?

Quelles prochaines étapes et quels prochains enjeux pour la startup ?

Nous aspirons à ce que tous les Ehpad possèdent un Garden (dispositif innovant de stimulation multisensorielle, N.D.L.R) et que chaque centre de pédopsychiatrie puisse utiliser Flower (guide de relaxation mobile, N.D.L.R.) pour avancer sur la construction du lien thérapeutique.

Nous devons adapter nos modèles économiques à la diversité des structures et démultiplier nos canaux d’échanges avec notre marché et nos clients.

Dans le même temps, parce que nos propres curiosités sont insatiables, nous allons également consacrer des ressources à l’élaboration d’approches plus collectives, basées sur le relationnel et les communautés. Les professionnels le savent bien, on soigne d’abord grâce à des relations saines et bénéfiques. De plus, l’expérience collective est un puissant motivateur, et nous permet de dépasser nos capacités individuelles.

Enfin, plusieurs recherches convergent vers l’importance des phénomènes “d’intrications physiologiques et cognitives”. Pour aller plus loin, on peut adopter une perspective selon laquelle l’individu est une abstraction, et que le réel se constitue des relations. Dès lors, les prochaines évolutions de la médecine et de la santé pourraient bien se situer au carrefour des neurosciences des interactions sociales, de la géométrie de l’information, et d’interfaces Homme-machine distribuées.

Deux femmes qui expérimentent le Garden dans un Ehpad.
© Ullo
Expérimentation du Garden dans un établissement accueillant des personnes ayant des troubles cognitifs.

Quel a été votre parcours avant la création de l'entreprise ?

 Avant d’entreprendre mes études en mathématiques puis en robotique au sein d’Inria Sophia-Antipolis, j’ai effectué un cursus de philosophie.

Portrait Rémy Ramadour
© Ullo
Rémy Ramadour, co-fondateur d'Ullo

Dès le début, j’ai senti que le terrain était favorable pour l’expression de ces deux composantes de mon parcours et de mon identité. J’ai eu la chance d’effectuer mes recherches dans le cadre d’une LSI (large-scale initiative) regroupant plusieurs équipes-projets Inria et des partenaires extérieurs. Les domaines étaient très divers, pas nécessairement complémentaires, ce qui était particulièrement intéressant. Cette communauté d’ingénieurs avait pour objectif de mettre à contribution les sciences et technologies pour améliorer l’autonomie et la dignité des personnes fragilisées.

Lors de ma recherche de postdoc, j’ai rencontré Jérémy Frey, doctorant au sein de l’équipe-projet Potioc* d’Inria Bordeaux-Sud-Ouest. C’était une fabuleuse rencontre.

Portrait Jérémy Frey
© Ullo
Jérémy Frey, cofondateur d'Ullo

Lorsque l’on rend visite à l’équipe Potioc*, on entre dans un autre univers : les scientifiques de cette équipe s’intéressent plus à la quête du bon, du juste et du beau qu’au sens de la quête du vrai. Étant à la pointe dans plusieurs domaines, il n’y a que dans cette équipe que l’on peut trouver un doctorant détournant le jardin zen japonais pour en faire un support de visualisation de l’activité cérébrale en réalité augmentée, dans une démarche d’utilisation du digital pour favoriser la pleine conscience.

Qu'est-ce qui a motivé ce projet de startup ? Quel a été l'appui d'Inria ?

Les retours des professionnels sur des anecdotes du quotidien et le privilège d’assister à des séances d’utilisation sont des moments qui nous réconfortent dans notre proposition de valeur. Cette motivation vient également d’une énergie commune et d’une cohésion d’équipe même si notre environnement peut être parfois sévère.

L’appui d’Inria a irrigué toute notre aventure. Dès nos débuts en tant que doctorants, cet institut qui prône la recherche active, nous a accompagnés dans l’acquisition de compétences technologiques, avec une culture particulière qui repose sur la force des ingénieurs. Inria est aussi un label. Ce sont des téléphones qui répondent toujours à nos besoins, des personnes constamment mobilisées comme le service transfert, innovation et partenariats, le service communication et les partenaires investisseurs. C’est également un pool de talents sur lesquels on peut s’appuyer, y compris en recrutements ultra qualifiés pour la suite de notre développement.

Avant qu’elle ne devienne responsable du Startup Studio d’Inria, nous avons eu la chance d’être conseillés par Sophie Pellat, qui nous a aidés à accoucher de notre vision, de notre mission. Tout était déjà là en virtuel, mais l’étincelle qui nourrit l’actualisation, la transformation d’un projet en entreprise nous la devons à des personnes comme Sophie.

 

* Potioc est une équipe-projet commune à Inria, CNRS, l'université de Bordeaux et Bordeaux INP au sein du LaBRI (UMR 5800) et du centre de recherche Inria Bordeaux Sud-Ouest.