Schizophrénie : analyser le discours pour mieux diagnostiquer

Date :
Mis à jour le 02/09/2020
Sélectionné par le programme d’actions exploratoires d’Inria, ODiM (Outils informatisés d’aide au Diagnostic des Maladies mentales) est un projet interdisciplinaire qui cherche à identifier, dans la langue utilisée par des personnes souffrant de troubles psychiatriques, les symptômes clés de la schizophrénie. Sa méthode : s’appuyer sur les outils de la logique pour analyser les processus cognitifs impliqués dans l’interaction sociale et le discours, et y isoler des signes diagnostiques ou précurseurs de la maladie.
Linguistique computationnelle : méthodes et des outils mathématiques pour modéliser la langue naturelle
© Inria / Photo D. Betzinger

Malgré plus d’un siècle de travaux sur le sujet, le monde de la psychiatrie peine encore à spécifier la nature de la schizophrénie, ce qui entraîne des retards de prise en charge thérapeutique, avec de lourdes conséquences pour les patients. En effet, il reste difficile de déterminer des critères de diagnostic objectifs pour cette pathologie mentale, car ses symptômes sont très variables. Toutefois, en combinant leurs approches en linguistique et sémantique, Maxime Amblard, enseignant-chercheur au Loria et membre de l’équipe Sémagramme d’Inria Nancy – Grand-Est, et Michel Musiol, professeur en psychopathologie de la cognition à l’université de Lorraine, ont trouvé une piste : ils ont modélisé des incohérences du discours qui semblent distinctives des schizophrènes. Celles-ci pourraient peut-être se traduire en signes diagnostiques chez les personnes atteintes, voire en signes précurseurs pour dépister des personnes à haut risque de développer la pathologie. Mais pour en savoir plus, il était essentiel de recueillir plus de données, et donc de pouvoir continuer la collaboration.

D’abord, collecter des données

C’est chose faite, avec le lancement fin 2019 de l’action exploratoire ODiM. Grâce à ce dispositif mis en place par Inria, les chercheurs ont obtenu de quoi tester la pertinence scientifique de leurs résultats préliminaires durant 36 mois, à travers le financement d’un doctorant, mais également de 24 mois de temps ingénieur, et d’une enveloppe de 30 000€ permettant d’assurer les frais de fonctionnement inhérent à toute recherche. Première étape essentielle, ODiM va nécessiter la constitution d’un corpus de 150 entretiens psychiatriques auprès de patients diagnostiqués schizophrènes. Cette phase est en soi une part importante de la dimension exploratoire, car la communauté psychiatrique ne possède à l’heure actuelle aucun recueil de conversations pathologiques avec des schizophrènes disponible pour la recherche. Une fois constitué, le corpus de données linguistiques et discursives (relatives au discours) collecté, mis en forme afin de satisfaire les exigences de l’expérimentation scientifique et de la reproductibilité de la recherche, sera mis à disposition de la communauté scientifique, dans le respect des règles déontologiques du domaine.

Explorer la langue, un défi théorique de taille

En parallèle de cette collecte, l’équipe définira de nouveaux outils conceptuels pour analyser les « accidents de langues » signifiants dans le dialogue et le monologue schizophrénique. Maxime Amblard et ses collaborateurs vont se pencher notamment sur les problèmes de « logicité » dans l’enchainement des idées : la façon dont, dans le dialogue, une première proposition va en entraîner une deuxième, qui est la plupart du temps cohérente, puis une troisième qui, si elle s’articule logiquement avec la deuxième, n’a plus vraiment de lien avec la première. Ce glissement sémantique, s’il est parfois suffisamment ambigu pour ne pas gêner l’interaction, peut devenir extrêmement handicapant quand il ne fait plus de sens pour l’interlocuteur du patient. Les chercheurs vont donc se nourrir des données des entretiens pour étendre la méthodologie développée dans leurs travaux préliminaires. L’objectif ? Formaliser ce qui, dans le discours du patient schizophrène, constitue des discontinuités symptomatiques. Une mission ardue : l’entretien psychiatrique n’étant pas contraint, un patient peut parler de ce qu’il veut, ce qui démultiplie les champs sémantiques mobilisés.

Un outil pour une prise en charge plus rapide

Étape finale, ces outils théoriques seront implémentés dans un logiciel utilisable par des non experts en linguistique. À partir de la transcription de l’entretien, celui-ci va créer une représentation logique et graphique de la sémantique du discours, sous la forme de boîtes correspondant à différents concepts et connectées entre elles. Cette simulation de la structure du dialogue fournira aux psychiatres un certain nombre de métriques générales sur la langue de leurs patients (statistiques lexicales, morphologie, syntaxe, cohérence…). Le logiciel produit par les chercheurs devra surtout permettre une véritable analyse sémantique en profondeur de passages d’intérêts repérés par le spécialiste, pour l’aider à y distinguer des signes annonciateurs ou caractéristiques de la schizophrénie.

À terme, si l’action exploratoire porte ses fruits et que son intérêt se fait ressentir dans la pratique clinique, se posera la question du transfert de l’outil vers les spécialistes, qui pourrait prendre la forme d’une startup. Mais l’heure est pour l’instant à la recherche, grâce à l’investissement d’Inria dans ce projet-défi. Un soutien institutionnel qui s’exprime aussi à l’égard des collaborations internationales que Maxime Amblard et Michel Musiol entretiennent déjà ou développent actuellement sur la question de l’identification précoce des patients à risques.

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