Dopamine, une série dopée à l’expertise

Date :
Mis à jour le 09/01/2020
Diffusée depuis la rentrée par Arte TV, « Dopamine » est une web-série qui décortique le fonctionnement des réseaux sociaux et des applications de nos smartphones. Imaginée par un réalisateur qui s’intéresse à l’impact qu’ont les technologies sur la société, elle a bénéficié des conseils d’experts en informatique et algorithmique d’Inria Lille.

Nées il y a une dizaine d’années, elles nous rendent de précieux services, nous permettant de nous informer, de nous divertir, voire de trouver du travail ou l’âme sœur. Les applications de nos téléphones portables (Tinder, Twitter, Uber, Candy-Crush ou YouTube, pour ne citer que les plus connues), font partie de notre quotidien numérique. Conçues pour être simples à utiliser, elles ont rencontré un succès fulgurant et comptent des centaines de millions d’utilisateurs dans le monde entier.

La face cachée du numérique 

Dopamine
Capture d'écran du film

Présentées comme ludiques ou pratiques, elles permettent aussi à leurs concepteurs d’engranger, souvent à l’insu de leurs utilisateurs, une masse considérable d’informations les concernant, afin par exemple de leur proposer des produits ou services payants. Du commerce et de l’analyse de ces données, leurs éditeurs (en particulier les géants du numérique que sont Google, Apple ou Facebook), réalisent des profits gigantesques. Il s’agit alors pour eux de concevoir ces applications de façon à capter le plus longtemps possible l’attention de leurs utilisateurs.

C’est à cette face cachée du numérique que le réalisateur Léo Favier s’est intéressé en proposant "Dopamine", une web-série disponible depuis septembre 2019 sur le site Arte TV. Baptisée en référence à la molécule responsable du plaisir, de la motivation… et de l’addiction, ce programme original montre comment ces applications exploitent certains ressorts psychologiques pour maintenir actifs leurs utilisateurs - au point parfois de les rendre littéralement dépendants ! 

Il a fallu plusieurs mois de recherches à son auteur pour concevoir les huit épisodes de la série, qui, didactique sans être moralisatrice, met en lumière ces mécanismes et leurs dangers potentiels. Des recherches qui ont bénéficié des conseils de Stéphane Huot, Marc Tommasi et Aurélien Bellet, chercheurs en informatique et en mathématiques à Inria Lille.

Au cœur des algorithmes et des ordinateurs 

Marc Tommasi dirige l’équipe MAGNET (Machine Learning in Information Networks), dont la quinzaine de chercheurs travaillent en particulier sur des techniques d’apprentissage automatique (ou machine learning), lesquelles utilisent ces données tant convoitées. « Nous cherchons à développer des algorithmes de collecte et d’analyse de données respectueux de la vie privée des internautes, par exemple en limitant leur dissémination ou en les rendant anonymes », explique le chercheur. « Nous intégrons ainsi la dimension éthique dans la conception des algorithmes fondés sur des techniques d’apprentissage automatique et nous montrons qu’il est possible de développer des applications protégeant la vie privée de leurs utilisateurs… »

À la tête de LOKI, Stéphane Huot s’intéresse, comme la dizaine de membres de son équipe, aux interactions Homme-machine. « Nous cherchons à comprendre les modes d’utilisation des outils informatiques (ordinateurs, tablettes, téléphones, etc.) et à en améliorer les performances ou l’ergonomie. Pour cela nous nous penchons sur des questions à la fois théoriques et pratiques (comme la façon de concevoir un outil adapté à un besoin), mais aussi technologiques, en développant une approche globale de la conception des systèmes informatiques interactifs », résume le chercheur.

Ces compétences scientifiques pointues ont attiré l’attention de Loïc Bouchet, producteur de "Dopamine", qui a contacté les chercheurs en mai 2018 afin de bénéficier de leur expertise pendant l’écriture de la série. « Léo Favier, qui avait accompli un impressionnant travail de recherche, disposait d’une vision d’ensemble bien établie sur le fonctionnement des applications. Il sollicitait notre regard d’experts afin d’affiner son discours sur les algorithmes et les machines, en particulier sur leurs usages potentiels ou leurs limites techniques », explique Marc Tommasi. « Sur les quelques mois de notre collaboration, nous avons échangé à plusieurs reprises avec l’équipe de production, en donnant notre avis sur le script de la série, détaille Stéphane Huot. Nous avons par exemple apporté des références bibliographiques complémentaires (articles, livres, etc.) ou précisé l’origine de concepts évoqués dans le commentaire de certains épisodes. »

Des questions éthiques

La série s’intéresse aussi largement aux mécanismes, pour la plupart connus grâce aux travaux en psychologie cognitive, qui poussent certains de leurs utilisateurs à l’addiction. "Dopamine" a aussi bénéficié de l’expertise du laboratoire SCALab de l’université de Lille, spécialisée dans ce domaine, et dont les connaissances ont complété celles des chercheurs d’Inria.

Ce type de collaboration, plutôt originale et atypique pour des chercheurs d’ordinaire plus rompus à des travaux menés au sein de leur communauté scientifique, les a néanmoins passionnés. « Nous avons trouvé remarquable le souci de vulgarisation de la série, à la fois documentée et concise. Les sollicitations de la production nous ont permis d’évoquer de façon pédagogique les problèmes que pose de nos jours le développement des technologies numériques. D’habitude, nous évoquons les solutions techniques auxquelles nos recherches contribuent, plutôt que les questions éthiques ! », relève Stéphane Huot.

Cette série est donc l’occasion pour les scientifiques d’aborder l’impact sociétal de leurs travaux.« Les citoyens, les juristes ou les pouvoirs publics prennent conscience de l’importance des données personnelles, comme en témoigne le récent RGPD (Règlement général sur la protection des données). Nos recherches montrent que différents moyens techniques permettent de développer des programmes informatiques respectant le droit. Et que des alternatives au modèle économique dominant, imaginé par les géants américains du numérique, sont tout à fait envisageables », concluent les chercheurs.