Prix Inria

Catuscia Palamidessi, la curiosité érigée en science

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Mis à jour le 25/11/2022
Mobilisée à ses débuts sur des sujets théoriques, Catuscia Palamidessi s’est tournée ensuite vers des thèmes plus appliqués, autour de la sécurité et de la confidentialité des données, mais aussi de l’analyse quantitative des fuites d’informations. Connus dans le monde entier, ses travaux se voient aujourd’hui honorés par le Grand prix Inria - Académie des sciences. Portrait d’une scientifique aussi discrète que brillante.
Catuscia Prix Inria
© Inria / Photo S. Érôme - Signatures.

Programmation logique et théorie de la concurrence

Rien ne prédestinait Catuscia Palamidessi à devenir une chercheuse de rang mondial. Au contraire. « J’ai grandi dans une bourgade très conservatrice de Toscane. Les femmes étaient considérées comme inférieures aux hommes. Heureusement, il y avait l’école, où nous étions plus respectées. J’étais douée en maths, je voulais échapper à ma destinée : j’ai saisi cette chance. »

À 20 ans, elle devient la première jeune fille de son village à intégrer une université, à Pise. « Mes parents me disaient que je perdais mon temps ». Mais Catuscia Palamidessi brille dans les disciplines scientifiques, trace sa route et va de découverte en découverte.

J’ai choisi l’informatique sans savoir ce que c’était et j’ignorais au départ qu’on pouvait faire carrière à l’université. Mais j’avais soif d’apprendre.

De fil en aiguille, la voilà professeure assistante, puis professeure associée, puis professeure titulaire de l’université de Gênes en 1994. Cette année-là, elle rencontre son futur époux, un chercheur en informatique américain. Ils travaillent sur les mêmes thèmes : la programmation logique et la théorie de la concurrence. « Il s’agissait de sujets très abstraits, que je trouvais fascinants d’un point de vue mathématique. Ils m’ont aidée à me faire connaître, grâce à des résultats qui ont eu un écho important dans la communauté scientifique. »

Inria et l’ouverture à la recherche appliquée

Ces outils théoriques lui seront précieux quelques années plus tard, quand elle se tournera vers la recherche appliquée. « Comme j’avais abordé au fil du temps des sujets variés, j’avais constitué un bagage très riche dans lequel je pouvais puiser. Ma curiosité m’a servi. »  En 1998, elle et son époux trouvent des postes aux États-Unis, à l’université de Pennsylvanie. Mais assez vite, le mode de vie européen lui manque.

Quand Inria lance le recrutement de directeurs de recherche en 2002, tous deux sautent sur l’occasion : cap sur la France. « Un tournant dans ma carrière. Je n’avais plus de service d’enseignement à assurer et on m’a encouragée à faire de la recherche appliquée, directement bénéfique pour la société. » Aujourd’hui, Catuscia Palamidessi est à la tête de l’équipe-projet Comete au centre Inria de Saclay. Spécialisée dans la sécurité et la protection de la vie privée, elle compte seize chercheurs.

Géo-indiscernabilité : masquer la localisation de l’internaute

Le sujet qui lui a apporté la plus grande notoriété est la "géo-indiscernabilité", c’est-à-dire la possibilité pour un internaute de faire des requêtes géolocalisées tout en masquant sa position exacte ; celle-ci relève en effet de la vie privée.

Mais comment un service en ligne peut-il vous conseiller un restaurant proche s’il ne sait pas où vous êtes ? La solution proposée : "bruiter" – c’est-à-dire brouiller légèrement – l’information sur votre position, juste assez pour créer de l’imprécision, mais pas assez pour fausser les recommandations de restaurants. Les chercheurs désignent cette approche sous le terme de "confidentialité différentielle locale".

2013 : un article scientifique qui fait le tour du monde

En 2013, Catuscia Palamidessi copublie un article sur la géo-indiscernabilité où elle décrit des concepts mathématiques novateurs pour obtenir cette propriété. Il fait le tour du monde et lui vaut de multiples invitations dans des conférences internationales. Neuf ans plus tard, il a été cité près de 1 100 fois dans d’autres articles scientifiques !

Il déclenche aussi deux projets de R&D industrielle, avec Renault et Orange. Enfin, la chercheuse développe avec son équipe l’extension gratuite Location Guard, qui masque les données de localisation sur les navigateurs open source Chrome, Firefox et Opera.

Catuscia Palamidessi, portrait chinois

Si j’étais…

  • un livre : L’idiot de Dostoïevski, « pour sa qualité d’écriture et son éblouissante finesse psychologique » ;
  • un film : La fille à la valise de Valerio Zurlini. « L’histoire d’une jeune femme de province qui décide de s’affranchir des règles de son milieu. » ;
  • un animal : un chat. « J’en ai toujours eu un, sauf ces dernières années où je voyage beaucoup. » ;
  • une citation : « Essayez de devenir une personne de valeur, plutôt qu’une personne qui réussit » (Albert Einstein) ;
  • un lieu de vacances : Val Thorens en hiver, « pour le ski et la beauté des paysages » ;
  • une saison : l’automne, « parce qu’enfant, je retrouvais l’école, loin de l’environnement si conservateur de mon village » ;
  • une chanson : Le fantôme de l’opéra d’Andrew Lloyd Webber ;
  • un objet : le livre, « parce qu’il donne accès à tout ».

Analyse quantitative: l’art de prévenir la fuite de données

Autre sujet majeur, étudié avec quatre collègues étrangers : l’analyse quantitative des fuites de données, largement basée sur les travaux théoriques de ses débuts. « Quand un système informatique exploite des données privées pour produire un résultat public, un attaquant peut "remonter le courant" afin d’accéder à ces données privées. Exemple : à partir du verdict d’une élection par vote électronique, il essaie de retrouver le vote de chaque électeur. Nous avons créé des outils qui évaluent la vulnérabilité d’un système à ce type d’attaques et y remédient. »

Là encore, ces travaux ont un retentissement mondial. Ils sont primés en 2014 par la plus grande agence de renseignement américaine, la NSA. Au Brésil, le gouvernement demande à un ancien doctorant de Catuscia Palamidessi de sécuriser la base de données du ministère de l’Éducation. En 2023, une collaboration devrait démarrer avec Google.

Vers une intelligence artificielle plus éthique

La chercheuse a atteint son objectif : être utile à la société. En témoignent encore les 2,2 millions d’euros (bourse ERC Advanced Grant) reçus de l’Europe en 2018 pour renforcer la sécurité des données personnelles.

J’étais très heureuse de voir mes travaux ainsi reconnus. J’ai pu recruter sept collaborateurs pour passer à la vitesse supérieure.

Toujours portée par une curiosité insatiable, Catuscia Palamidessi explore depuis deux ans un nouveau continent : l’intelligence artificielle et notamment la prévention des biais. « On a beaucoup parlé de ce logiciel de la police américaine qui surévalue le risque de récidive des délinquants de "race" noire. Je développe des outils dont l’objectif est d’éviter ces résultats biaisés. » Ambitieux, mais pas impossible pour une chercheuse aussi talentueuse.

Biographie express

• 1988 – Docteure en informatique de l’université de Pise (Italie) ;

• 1994 – Professeure titulaire à l’université de Gênes (Italie) ;

• 2002 – Directrice de recherche au centre Inria de Saclay ;

• 2013 – Publication d’un article sur la géo-indiscernabilité, le plus cité de sa carrière ;

• 2014 – Prix du meilleur article scientifique de cybersécurité de l’année attribué par la NSA :

• 2018 – Bourse ERC Advanced Grant de 2,2 millions d’euros ;

• 2022 – Grand prix Inria – Académie des sciences.

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