ID
15173
Auteurs
Jean-Paul Delahaye
Introduction
Fabriquer de l’intelligence est un défi que l’informatique veut relever. Quand elle réussit, c’est toujours de façon limitée et en évitant d’aborder de front l’intelligence humaine, qui reste mystérieuse.
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Vers une théorie de l'intelligence

Contenu
Une première version de cet article est parue dans le dossier n°87 Les robots en quête d'humanité de la revue Pour la Science, numéro d'avril/juin 2015. L’idée qu’il existe plusieurs types d’intelligences séduit, car elle évite à chacun de se trouver en un point précis d’une échelle absolue et parce que chacun espère bien exceller dans l’une des formes d’intelligence dont la liste tend à s’allonger. Cette pluralité d’intelligences a été proposée par le psychologue américain Howard Gardner : dans son livre Frame of Mind, de 1983, il énumère huit types d’intelligence. Très critiquée, par exemple par Perry Klein, de l’Université d’Ontario, qui la considère tautologique et non réfutable, cette théorie est à l’opposé d’une autre voie de recherche affirmant qu’il n’existe qu’une sorte d’intelligence à concevoir mathématiquement avec l’aide de l’informatique et de la théorie du calcul.

Dames, échecs, go, voitures...

Évoquons d’abord l’intelligence des machines et la discipline informatique nommée « intelligence artificielle ». Il faut l’admettre, aujourd’hui, les machines réussissent des prouesses qu’autrefois tout le monde aurait qualifiées d’intelligentes. Nous ne reviendrons pas sur la victoire définitive de l’ordinateur sur les meilleurs joueurs d’échecs, consacrée en 1997 par la défaite de Garry Kasparov (champion du monde) face à l’ordinateur Deep Blue, unanimement saluée comme un événement majeur de l’histoire de l’humanité. À cette époque, pour se consoler peut-être, certains ont remarqué que les meilleurs programmes pour jouer au jeu de go étaient d’une affligeante médiocrité. Or, depuis quelques années, des progrès spectaculaires ont été accomplis. En mars 2013, le programme Crazy Stone de Rémi Coulom, de l’Université de Lille, a battu le joueur professionnel japonais Yoshio Ishida qui, au début de la partie, avait laissé un avantage de quatre pierres au programme. En mars 2016, le programme AlphaGo a battu Lee Sedol considéré comme le meilleur joueur de Go. Des idées assez différentes de celles utilisées pour les échecs ont été nécessaires pour cette victoire de la machine, mais pas plus que pour les échecs on ne peut dire que l'ordinateur joue comme un humain. La victoire de AlphaGo est un succès remarquable de l'Intelligence Artificielle qui prouve d'ailleurs qu'elle avance régulièrement. Le succès de l’intelligence artificielle au jeu de dames anglaises est absolu. Depuis 1994, aucun humain n’a battu le programme canadien Chinook et, depuis 2007, on sait que le programme joue une stratégie optimale, impossible à améliorer. Pour le jeu d’échecs, on sait qu’il existe aussi des stratégies optimales, mais leur calcul semble hors d’atteinte pour plusieurs décennies encore. L’intelligence des machines ne se limite plus aux problèmes bien clairs de nature mathématique ou se ramenant à l’exploration d’un grand nombre de combinaisons. Cependant, les chercheurs en intelligence artificielle ont découvert, même avec les jeux de plateau cités, combien il est difficile d’imiter le fonctionnement intellectuel humain : aux jeux de dames, d’échecs ou de go et bien d’autres, les programmes ont des capacités équivalentes aux meilleurs humains, mais ils fonctionnent différemment. Cela ne doit pas nous interdire d’affirmer que nous avons mis un peu d’intelligence dans les machines : ce ne serait pas fair-play, face à une tâche donnée, d’obliger les machines à nous affronter en imitant servilement nos méthodes et modes de raisonnement. Le cas des véhicules autonomes est remarquable aussi de ce point de vue. Il illustre d’une autre façon que lorsque l’on conçoit des systèmes nous imitant à peu près pour les résultats, on le fait en utilisant des techniques le plus souvent totalement étrangères à celles mises en œuvre en nous par la nature, et que d’ailleurs nous ne comprenons que très partiellement : ainsi, pour le jeu d’échecs, personne ne sait décrire les algorithmes qui déterminent le jeu des champions. La conduite de véhicules motorisés demande aux êtres humains des capacités qui vont bien au-delà de la simple mémorisation d’une quantité massive d’informations et de l’exploitation d’algorithmes traitant rapidement et systématiquement des données symboliques telles que des positions de pions sur un damier. Nul ne doute que pour conduire comme nous des véhicules motorisés, l’ordinateur doit analyser des images variées et changeantes : où est le bord de cette rue jonchée de feuilles d’arbres ? Quelle est la nature de cette zone noire à 50 mètres au centre de la chaussée, un trou ou une tache d’huile ? Etc. Conduire une voiture avec nos méthodes nécessiterait la mise au point de techniques d’analyse d’images bien plus subtiles que celles que nous savons programmer aujourd’hui. Aussi, les systèmes de pilotage automatisé, tels que ceux de la firme Google, « conduisent » différemment des humains. Ces Google cars exploitent en continu un système GPS de géolocalisation très précis et des « cartes » indiquant de façon bien plus détaillée que toutes les cartes habituelles, y compris celles de Google maps, la forme et le dessin des chaussées, la signalisation routière et tous les éléments importants de l’environnement. Les voitures Google exploitent aussi des radars embarqués, des lidars (light detection and ranging, des systèmes optiques créant une image numérique en trois dimensions de l’espace autour de la voiture) et des capteurs sur les roues. Ayant déjà parcouru plusieurs centaines de milliers de kilomètres sans accident, ces voitures sont un succès de l’intelligence artificielle, et ce même si elles sont incapables de réagir à des signes ou injonctions d’un policier au centre d’un carrefour, et qu’elles s’arrêtent parfois brusquement lorsque des travaux sont en cours sur leur chemin. Par prudence sans doute, les modèles destinés au public présentés en mai 2014 roulent à 40 kilomètres par heure au plus. Avec ces machines, on est loin de la méthode de conduite d’un être humain. Grâce à sa capacité à extraire de l’information des images et son intelligence générale, le conducteur humain sait piloter sur un trajet jamais emprunté, sans carte, sans radar, sans lidar, sans capteur sur les roues et il n’est pas paralysé par un obstacle inopiné ! Les questions évoquées jusqu’ici n’exigent pas la compréhension du langage écrit ou parlé. Pourtant, contrairement aux annonces de ceux qui considéraient le langage comme une source de difficultés insurmontables pour les machines, des succès remarquables ont été obtenus dans des tâches exigeant une bonne maîtrise des langues naturelles. L’utilisation des robots-journalistes inquiète, car elle est devenue courante dans certaines rédactions, telles que celles du Los Angeles Times, de Forbes ou de Associated Press. Pour l’instant, ces automates-journalistes se limitent à convertir des résultats (sportifs ou économiques, par exemple) en courts articles. Il n’empêche que, parfois, on leur doit d’utiles traitements. Ainsi, le 17 mars 2014, un tremblement de terre de magnitude 4,7 se produisit à 6h25 au large de la Californie. Trois minutes après, un petit article d’une vingtaine de lignes était automatiquement publié sur le site du Los Angeles Times, donnant des informations sur l’événement : lieu de l’épicentre, magnitude, heure, comparaison avec d’autres secousses récentes. L’article exploitait des données brutes fournies par le US-Geological Survey Earthquake Notification Service et résultait d’un algorithme dû à Ken Schwencke, un journaliste programmeur. D’après lui, ces méthodes ne conduiraient à la suppression d’aucun emploi, mais rendraient au contraire le travail des journalistes plus intéressant. Il est vrai que ces programmes sont pour l’instant confinés à la rédaction d’articles brefs exploitant des données factuelles faciles à traduire en petits textes, qu’un humain ne rédigerait sans doute pas mieux. Un autre exemple inattendu de rédaction automatique d’articles concerne les encyclopédies Wikipedia en suédois et en filipino, l’une des deux langues officielles aux Philippines (l’autre est l’anglais). Le programme Lsjbot mis au point par Sverker Johansson a en effet créé plus de deux millions d’articles de l’encyclopédie collaborative et est capable d’en produire 10 000 par jour. Ces pages engendrées automatiquement concernent des animaux ou des villes et proviennent de la traduction, dans le format imposé par Wikipedia, d’informations disponibles dans des bases de données déjà informatisées. L’exploit a été salué, mais aussi critiqué. Pour se justifier, S. Johansson indique que ces pages peu créatives sont utiles et fait remarquer que le choix des articles de l’encyclopédie Wikipedia est biaisé : il reflète essentiellement les intérêts des jeunes blancs, de sexe masculin et amateurs de technologies. Ainsi, le Wikipedia suédois comporte 150 articles sur les personnages du Seigneur des Anneaux et seulement une dizaine sur des personnes réelles liées à la guerre du Vietnam : « Est-ce vraiment le bon équilibre ? », demande-t-il. S. Johansson projette de créer une page par espèce animale recensée, ce qui ne semble pas stupide. Pour lui, ces méthodes doivent être généralisées, mais il pense que Wikipedia a besoin aussi de rédacteurs qui écrivent de façon plus littéraire que Lsjbot et soient capables d’exprimer des sentiments, « ce que ce programme ne sera jamais capable de faire ». Beaucoup plus complexe et méritant mieux l’utilisation de l’expression « intelligence artificielle » est le succès du programme Watson d’IBM au jeu télévisé Jeopardy ! (voir l’encadré ci-dessous).
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Une première version de cet article est parue dans le dossier n°87 Les robots en quête d'humanité de la revue Pour la Science, numéro d'avril/juin 2015. L’idée qu’il existe plusieurs types d’intelligences séduit, car elle évite à chacun de se trouver en un point précis d’une échelle absolue et parce que chacun espère bien exceller dans l’une des formes d’intelligence dont la liste tend à s’allonger. Cette pluralité d’intelligences a été proposée par le psychologue américain Howard Gardner : dans son livre Frame of Mind, de 1983, il énumère huit types d’intelligence. Très critiquée, par exemple par Perry Klein, de l’Université d’Ontario, qui la considère tautologique et non réfutable, cette théorie est à l’opposé d’une autre voie de recherche affirmant qu’il n’existe qu’une sorte d’intelligence à concevoir mathématiquement avec l’aide de l’informatique et de la théorie du calcul.

Dames, échecs, go, voitures...

Évoquons d’abord l’intelligence des machines et la discipline informatique nommée « intelligence artificielle ». Il faut l’admettre, aujourd’hui, les machines réussissent des prouesses qu’autrefois tout le monde aurait qualifiées d’intelligentes. Nous ne reviendrons pas sur la victoire définitive de l’ordinateur sur les meilleurs joueurs d’échecs, consacrée en 1997 par la défaite de Garry Kasparov (champion du monde) face à l’ordinateur Deep Blue, unanimement saluée comme un événement majeur de l’histoire de l’humanité. À cette époque, pour se consoler peut-être, certains ont remarqué que les meilleurs programmes pour jouer au jeu de go étaient d’une affligeante médiocrité. Or, depuis quelques années, des progrès spectaculaires ont été accomplis. En mars 2013, le programme Crazy Stone de Rémi Coulom, de l’Université de Lille, a battu le joueur professionnel japonais Yoshio Ishida qui, au début de la partie, avait laissé un avantage de quatre pierres au programme. En mars 2016, le programme AlphaGo a battu Lee Sedol considéré comme le meilleur joueur de Go. Des idées assez différentes de celles utilisées pour les échecs ont été nécessaires pour cette victoire de la machine, mais pas plus que pour les échecs on ne peut dire que l'ordinateur joue comme un humain. La victoire de AlphaGo est un succès remarquable de l'Intelligence Artificielle qui prouve d'ailleurs qu'elle avance régulièrement. Le succès de l’intelligence artificielle au jeu de dames anglaises est absolu. Depuis 1994, aucun humain n’a battu le programme canadien Chinook et, depuis 2007, on sait que le programme joue une stratégie optimale, impossible à améliorer. Pour le jeu d’échecs, on sait qu’il existe aussi des stratégies optimales, mais leur calcul semble hors d’atteinte pour plusieurs décennies encore. L’intelligence des machines ne se limite plus aux problèmes bien clairs de nature mathématique ou se ramenant à l’exploration d’un grand nombre de combinaisons. Cependant, les chercheurs en intelligence artificielle ont découvert, même avec les jeux de plateau cités, combien il est difficile d’imiter le fonctionnement intellectuel humain : aux jeux de dames, d’échecs ou de go et bien d’autres, les programmes ont des capacités équivalentes aux meilleurs humains, mais ils fonctionnent différemment. Cela ne doit pas nous interdire d’affirmer que nous avons mis un peu d’intelligence dans les machines : ce ne serait pas fair-play, face à une tâche donnée, d’obliger les machines à nous affronter en imitant servilement nos méthodes et modes de raisonnement. Le cas des véhicules autonomes est remarquable aussi de ce point de vue. Il illustre d’une autre façon que lorsque l’on conçoit des systèmes nous imitant à peu près pour les résultats, on le fait en utilisant des techniques le plus souvent totalement étrangères à celles mises en œuvre en nous par la nature, et que d’ailleurs nous ne comprenons que très partiellement : ainsi, pour le jeu d’échecs, personne ne sait décrire les algorithmes qui déterminent le jeu des champions. La conduite de véhicules motorisés demande aux êtres humains des capacités qui vont bien au-delà de la simple mémorisation d’une quantité massive d’informations et de l’exploitation d’algorithmes traitant rapidement et systématiquement des données symboliques telles que des positions de pions sur un damier. Nul ne doute que pour conduire comme nous des véhicules motorisés, l’ordinateur doit analyser des images variées et changeantes : où est le bord de cette rue jonchée de feuilles d’arbres ? Quelle est la nature de cette zone noire à 50 mètres au centre de la chaussée, un trou ou une tache d’huile ? Etc. Conduire une voiture avec nos méthodes nécessiterait la mise au point de techniques d’analyse d’images bien plus subtiles que celles que nous savons programmer aujourd’hui. Aussi, les systèmes de pilotage automatisé, tels que ceux de la firme Google, « conduisent » différemment des humains. Ces Google cars exploitent en continu un système GPS de géolocalisation très précis et des « cartes » indiquant de façon bien plus détaillée que toutes les cartes habituelles, y compris celles de Google maps, la forme et le dessin des chaussées, la signalisation routière et tous les éléments importants de l’environnement. Les voitures Google exploitent aussi des radars embarqués, des lidars (light detection and ranging, des systèmes optiques créant une image numérique en trois dimensions de l’espace autour de la voiture) et des capteurs sur les roues. Ayant déjà parcouru plusieurs centaines de milliers de kilomètres sans accident, ces voitures sont un succès de l’intelligence artificielle, et ce même si elles sont incapables de réagir à des signes ou injonctions d’un policier au centre d’un carrefour, et qu’elles s’arrêtent parfois brusquement lorsque des travaux sont en cours sur leur chemin. Par prudence sans doute, les modèles destinés au public présentés en mai 2014 roulent à 40 kilomètres par heure au plus. Avec ces machines, on est loin de la méthode de conduite d’un être humain. Grâce à sa capacité à extraire de l’information des images et son intelligence générale, le conducteur humain sait piloter sur un trajet jamais emprunté, sans carte, sans radar, sans lidar, sans capteur sur les roues et il n’est pas paralysé par un obstacle inopiné ! Les questions évoquées jusqu’ici n’exigent pas la compréhension du langage écrit ou parlé. Pourtant, contrairement aux annonces de ceux qui considéraient le langage comme une source de difficultés insurmontables pour les machines, des succès remarquables ont été obtenus dans des tâches exigeant une bonne maîtrise des langues naturelles. L’utilisation des robots-journalistes inquiète, car elle est devenue courante dans certaines rédactions, telles que celles du Los Angeles Times, de Forbes ou de Associated Press. Pour l’instant, ces automates-journalistes se limitent à convertir des résultats (sportifs ou économiques, par exemple) en courts articles. Il n’empêche que, parfois, on leur doit d’utiles traitements. Ainsi, le 17 mars 2014, un tremblement de terre de magnitude 4,7 se produisit à 6h25 au large de la Californie. Trois minutes après, un petit article d’une vingtaine de lignes était automatiquement publié sur le site du Los Angeles Times, donnant des informations sur l’événement : lieu de l’épicentre, magnitude, heure, comparaison avec d’autres secousses récentes. L’article exploitait des données brutes fournies par le US-Geological Survey Earthquake Notification Service et résultait d’un algorithme dû à Ken Schwencke, un journaliste programmeur. D’après lui, ces méthodes ne conduiraient à la suppression d’aucun emploi, mais rendraient au contraire le travail des journalistes plus intéressant. Il est vrai que ces programmes sont pour l’instant confinés à la rédaction d’articles brefs exploitant des données factuelles faciles à traduire en petits textes, qu’un humain ne rédigerait sans doute pas mieux. Un autre exemple inattendu de rédaction automatique d’articles concerne les encyclopédies Wikipedia en suédois et en filipino, l’une des deux langues officielles aux Philippines (l’autre est l’anglais). Le programme Lsjbot mis au point par Sverker Johansson a en effet créé plus de deux millions d’articles de l’encyclopédie collaborative et est capable d’en produire 10 000 par jour. Ces pages engendrées automatiquement concernent des animaux ou des villes et proviennent de la traduction, dans le format imposé par Wikipedia, d’informations disponibles dans des bases de données déjà informatisées. L’exploit a été salué, mais aussi critiqué. Pour se justifier, S. Johansson indique que ces pages peu créatives sont utiles et fait remarquer que le choix des articles de l’encyclopédie Wikipedia est biaisé : il reflète essentiellement les intérêts des jeunes blancs, de sexe masculin et amateurs de technologies. Ainsi, le Wikipedia suédois comporte 150 articles sur les personnages du Seigneur des Anneaux et seulement une dizaine sur des personnes réelles liées à la guerre du Vietnam : « Est-ce vraiment le bon équilibre ? », demande-t-il. S. Johansson projette de créer une page par espèce animale recensée, ce qui ne semble pas stupide. Pour lui, ces méthodes doivent être généralisées, mais il pense que Wikipedia a besoin aussi de rédacteurs qui écrivent de façon plus littéraire que Lsjbot et soient capables d’exprimer des sentiments, « ce que ce programme ne sera jamais capable de faire ». Beaucoup plus complexe et méritant mieux l’utilisation de l’expression « intelligence artificielle » est le succès du programme Watson d’IBM au jeu télévisé Jeopardy ! (voir l’encadré ci-dessous).
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15173
Auteurs
Jean-Paul Delahaye
Introduction
Fabriquer de l’intelligence est un défi que l’informatique veut relever. Quand elle réussit, c’est toujours de façon limitée et en évitant d’aborder de front l’intelligence humaine, qui reste mystérieuse.
Contenu
Une première version de cet article est parue dans le dossier n°87 Les robots en quête d'humanité de la revue Pour la Science, numéro d'avril/juin 2015. L’idée qu’il existe plusieurs types d’intelligences séduit, car elle évite à chacun de se trouver en un point précis d’une échelle absolue et parce que chacun espère bien exceller dans l’une des formes d’intelligence dont la liste tend à s’allonger. Cette pluralité d’intelligences a été proposée par le psychologue américain Howard Gardner : dans son livre Frame of Mind, de 1983, il énumère huit types d’intelligence. Très critiquée, par exemple par Perry Klein, de l’Université d’Ontario, qui la considère tautologique et non réfutable, cette théorie est à l’opposé d’une autre voie de recherche affirmant qu’il n’existe qu’une sorte d’intelligence à concevoir mathématiquement avec l’aide de l’informatique et de la théorie du calcul.

Dames, échecs, go, voitures...

Évoquons d’abord l’intelligence des machines et la discipline informatique nommée « intelligence artificielle ». Il faut l’admettre, aujourd’hui, les machines réussissent des prouesses qu’autrefois tout le monde aurait qualifiées d’intelligentes. Nous ne reviendrons pas sur la victoire définitive de l’ordinateur sur les meilleurs joueurs d’échecs, consacrée en 1997 par la défaite de Garry Kasparov (champion du monde) face à l’ordinateur Deep Blue, unanimement saluée comme un événement majeur de l’histoire de l’humanité. À cette époque, pour se consoler peut-être, certains ont remarqué que les meilleurs programmes pour jouer au jeu de go étaient d’une affligeante médiocrité. Or, depuis quelques années, des progrès spectaculaires ont été accomplis. En mars 2013, le programme Crazy Stone de Rémi Coulom, de l’Université de Lille, a battu le joueur professionnel japonais Yoshio Ishida qui, au début de la partie, avait laissé un avantage de quatre pierres au programme. En mars 2016, le programme AlphaGo a battu Lee Sedol considéré comme le meilleur joueur de Go. Des idées assez différentes de celles utilisées pour les échecs ont été nécessaires pour cette victoire de la machine, mais pas plus que pour les échecs on ne peut dire que l'ordinateur joue comme un humain. La victoire de AlphaGo est un succès remarquable de l'Intelligence Artificielle qui prouve d'ailleurs qu'elle avance régulièrement. Le succès de l’intelligence artificielle au jeu de dames anglaises est absolu. Depuis 1994, aucun humain n’a battu le programme canadien Chinook et, depuis 2007, on sait que le programme joue une stratégie optimale, impossible à améliorer. Pour le jeu d’échecs, on sait qu’il existe aussi des stratégies optimales, mais leur calcul semble hors d’atteinte pour plusieurs décennies encore. L’intelligence des machines ne se limite plus aux problèmes bien clairs de nature mathématique ou se ramenant à l’exploration d’un grand nombre de combinaisons. Cependant, les chercheurs en intelligence artificielle ont découvert, même avec les jeux de plateau cités, combien il est difficile d’imiter le fonctionnement intellectuel humain : aux jeux de dames, d’échecs ou de go et bien d’autres, les programmes ont des capacités équivalentes aux meilleurs humains, mais ils fonctionnent différemment. Cela ne doit pas nous interdire d’affirmer que nous avons mis un peu d’intelligence dans les machines : ce ne serait pas fair-play, face à une tâche donnée, d’obliger les machines à nous affronter en imitant servilement nos méthodes et modes de raisonnement. Le cas des véhicules autonomes est remarquable aussi de ce point de vue. Il illustre d’une autre façon que lorsque l’on conçoit des systèmes nous imitant à peu près pour les résultats, on le fait en utilisant des techniques le plus souvent totalement étrangères à celles mises en œuvre en nous par la nature, et que d’ailleurs nous ne comprenons que très partiellement : ainsi, pour le jeu d’échecs, personne ne sait décrire les algorithmes qui déterminent le jeu des champions. La conduite de véhicules motorisés demande aux êtres humains des capacités qui vont bien au-delà de la simple mémorisation d’une quantité massive d’informations et de l’exploitation d’algorithmes traitant rapidement et systématiquement des données symboliques telles que des positions de pions sur un damier. Nul ne doute que pour conduire comme nous des véhicules motorisés, l’ordinateur doit analyser des images variées et changeantes : où est le bord de cette rue jonchée de feuilles d’arbres ? Quelle est la nature de cette zone noire à 50 mètres au centre de la chaussée, un trou ou une tache d’huile ? Etc. Conduire une voiture avec nos méthodes nécessiterait la mise au point de techniques d’analyse d’images bien plus subtiles que celles que nous savons programmer aujourd’hui. Aussi, les systèmes de pilotage automatisé, tels que ceux de la firme Google, « conduisent » différemment des humains. Ces Google cars exploitent en continu un système GPS de géolocalisation très précis et des « cartes » indiquant de façon bien plus détaillée que toutes les cartes habituelles, y compris celles de Google maps, la forme et le dessin des chaussées, la signalisation routière et tous les éléments importants de l’environnement. Les voitures Google exploitent aussi des radars embarqués, des lidars (light detection and ranging, des systèmes optiques créant une image numérique en trois dimensions de l’espace autour de la voiture) et des capteurs sur les roues. Ayant déjà parcouru plusieurs centaines de milliers de kilomètres sans accident, ces voitures sont un succès de l’intelligence artificielle, et ce même si elles sont incapables de réagir à des signes ou injonctions d’un policier au centre d’un carrefour, et qu’elles s’arrêtent parfois brusquement lorsque des travaux sont en cours sur leur chemin. Par prudence sans doute, les modèles destinés au public présentés en mai 2014 roulent à 40 kilomètres par heure au plus. Avec ces machines, on est loin de la méthode de conduite d’un être humain. Grâce à sa capacité à extraire de l’information des images et son intelligence générale, le conducteur humain sait piloter sur un trajet jamais emprunté, sans carte, sans radar, sans lidar, sans capteur sur les roues et il n’est pas paralysé par un obstacle inopiné ! Les questions évoquées jusqu’ici n’exigent pas la compréhension du langage écrit ou parlé. Pourtant, contrairement aux annonces de ceux qui considéraient le langage comme une source de difficultés insurmontables pour les machines, des succès remarquables ont été obtenus dans des tâches exigeant une bonne maîtrise des langues naturelles. L’utilisation des robots-journalistes inquiète, car elle est devenue courante dans certaines rédactions, telles que celles du Los Angeles Times, de Forbes ou de Associated Press. Pour l’instant, ces automates-journalistes se limitent à convertir des résultats (sportifs ou économiques, par exemple) en courts articles. Il n’empêche que, parfois, on leur doit d’utiles traitements. Ainsi, le 17 mars 2014, un tremblement de terre de magnitude 4,7 se produisit à 6h25 au large de la Californie. Trois minutes après, un petit article d’une vingtaine de lignes était automatiquement publié sur le site du Los Angeles Times, donnant des informations sur l’événement : lieu de l’épicentre, magnitude, heure, comparaison avec d’autres secousses récentes. L’article exploitait des données brutes fournies par le US-Geological Survey Earthquake Notification Service et résultait d’un algorithme dû à Ken Schwencke, un journaliste programmeur. D’après lui, ces méthodes ne conduiraient à la suppression d’aucun emploi, mais rendraient au contraire le travail des journalistes plus intéressant. Il est vrai que ces programmes sont pour l’instant confinés à la rédaction d’articles brefs exploitant des données factuelles faciles à traduire en petits textes, qu’un humain ne rédigerait sans doute pas mieux. Un autre exemple inattendu de rédaction automatique d’articles concerne les encyclopédies Wikipedia en suédois et en filipino, l’une des deux langues officielles aux Philippines (l’autre est l’anglais). Le programme Lsjbot mis au point par Sverker Johansson a en effet créé plus de deux millions d’articles de l’encyclopédie collaborative et est capable d’en produire 10 000 par jour. Ces pages engendrées automatiquement concernent des animaux ou des villes et proviennent de la traduction, dans le format imposé par Wikipedia, d’informations disponibles dans des bases de données déjà informatisées. L’exploit a été salué, mais aussi critiqué. Pour se justifier, S. Johansson indique que ces pages peu créatives sont utiles et fait remarquer que le choix des articles de l’encyclopédie Wikipedia est biaisé : il reflète essentiellement les intérêts des jeunes blancs, de sexe masculin et amateurs de technologies. Ainsi, le Wikipedia suédois comporte 150 articles sur les personnages du Seigneur des Anneaux et seulement une dizaine sur des personnes réelles liées à la guerre du Vietnam : « Est-ce vraiment le bon équilibre ? », demande-t-il. S. Johansson projette de créer une page par espèce animale recensée, ce qui ne semble pas stupide. Pour lui, ces méthodes doivent être généralisées, mais il pense que Wikipedia a besoin aussi de rédacteurs qui écrivent de façon plus littéraire que Lsjbot et soient capables d’exprimer des sentiments, « ce que ce programme ne sera jamais capable de faire ». Beaucoup plus complexe et méritant mieux l’utilisation de l’expression « intelligence artificielle » est le succès du programme Watson d’IBM au jeu télévisé Jeopardy ! (voir l’encadré ci-dessous).
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