Analyse de données

Le renseignement militaire mise sur le gaming pour innover

Date:
Mis à jour le 10/05/2022
Comment présenter son métier et ses besoins d’innovation à des chercheurs quand on manipule des données classifiées, c'est-à-dire couvertes par le secret de la défense nationale ? C’est le défi de la Direction du renseignement militaire, qui met au point avec Inria une solution inédite : le Battle Lab Rens. L'idée est de faire pratiquer à ces chercheurs le métier d’analyste via un jeu de simulation, puis de tester leurs idées d’innovation sur une plateforme dédiée, développée par Inria et appelée Intel Lab.
Informations pour le briefing
@Inria / Photo B.Fourrier

Fin 2019, premier test grandeur nature du Battle Lab Rens

Pour appuyer des forces en opérations ou faire de la veille stratégique, le ministère des Armées a besoin d’informations précises et fiables sur les moyens opérationnels de ses adversaires potentiels et sur leurs intentions. C’est le rôle de la Direction du renseignement militaire (DRM), une entité peu connue du grand public qui emploie plus de 2 000 personnes.

Elle manipule par définition des données inaccessibles à qui ne dispose pas d’une habilitation secret-défense, notamment les partenaires industriels ou scientifiques. C’est ce qui l’a conduite à concevoir le jeu de simulation  Battle Lab Rens (BLR), testé pour la première fois en 2019.

« Nous avions réuni huit personnes de l’industrie, de la recherche et de la Direction générale de l’armement, décrit Thierry Assonion, chef du projet BLR. Ils ont déroulé un scénario fictif directement inspiré de la crise de 2011 en Libye. Le scénario était alimenté en données réalistes mais non couvertes par le secret de la défense nationale. »

Six heures dans la peau d’un analyste du renseignement militaire

Pendant six heures, les joueurs ont pratiqué le métier d’analyste : lecture d’un dossier de synthèse, réception de bulletins de renseignement venus de multiples sources (interception de communications, images aériennes, internet, renseignement humain…) production de notes et de points de situation demandés par l’autorité politico-militaire… Le tout encadré par des experts du domaine.

« Ce fut une expérience immersive très appréciée, bien plus vivante et parlante que n’importe quel exposé sur notre activité, se souvient Thierry Assonion. Le BLR a montré ce jour-là qu’il pouvait aider nos partenaires de recherche à comprendre nos problèmes concrets et à en tirer des idées d’innovations. »

La Direction du renseignement militaire (DRM), conceptrice du Battle Lab Rens, s’est tournée vers Inria pour approfondir cette voie prometteuse. Un accord-cadre a été signé fin 2020, pour trois ans. Avant même cette date, dès mars 2020, Inria mettait en place une « Mission Sécurité-Défense ». Sa vocation :  fédérer les expertises qui peuvent servir au monde de la Sécurité-Défense et mener des travaux qui répondent à des besoins opérationnels.

 

 

 

Traiter des données massives vite et bien

Dans le renseignement militaire, l’innovation se concentre aujourd’hui sur les outils informatiques. Car le sujet numéro un, c’est l’infobésité : les sources, ou « capteurs », déversent des flots de textes, d’images, de vidéos que les analystes ne peuvent pas traiter sans outils numériques de traitement de l’information.

« Nous devons trier, exploiter, interpréter des données massives et hétérogènes, avec toujours plus de pertinence et de rapidité, explique Thierry Assonion. Puis les restituer dans un format ergonomique qui éclaire la prise de décision. »

Verbatim

Nous intervenons à deux niveaux. Le premier, c’est l’amélioration du Battle Lab Rens et le développement d’Intel Lab, une plateforme dédiée à la recherche et à l’expérimentation. Le second, c’est l’innovation proprement dite : en participant à ces sessions de jeu, les scientifiques touchent du doigt les enjeux du renseignement et peuvent proposer des solutions.

Auteur

Frédérique Segond

Poste

Directrice de la mission Sécurité-Défense

Une version plus aboutie du Battle Lab Rens

La Mission Sécurité-Défense compte aujourd’hui six collaborateurs permanents et tisse des liens avec les neuf centres régionaux Inria pour identifier des personnes-relais. En parallèle, elle s’est mise au travail sur ses outils.

Ainsi, le Battle Lab Rens de 2019, une expérimentation conduite sans moyens spécifiques, avait évolué rapidement vers une application web prototypée par un ingénieur d'Intelligence Campus pour permettre de classer les informations venues des « capteurs » dans des espaces dédiés, d’implémenter des scénarios, d’intégrer cartes et photos aériennes, de gérer les profils de participants (animateur, joueur, expert…). C'est l'opportunité de transformer cette application en une véritable plateforme d'expérimentation et de recherche qui en a fait un objet d'intérêt pour la Mission Sécurité-Défense d'Inria.

Verbatim

C’est un outil exceptionnel, qui continue à produire d’autres scénarios inspirés de crises passées. Nos partenaires innovation se retrouvent dans la peau des analystes pendant une journée. Un scénario inimaginable dans la vraie vie, pour des raisons de secret-défense. 

Auteur

Thierry Assonion

Poste

Chef du Projet BLR

Intel Lab, une plate-forme qui accompagne les démarches d’innovation

À partir de l'idée du BLR, la Mission a développé Intel Lab, une plateforme matérielle et logicielle à vocation plus large. Elle porte le Battle Lab Rens et accueillera demain d’autres applications du même type, pour simuler par exemple des scénarios d’intelligence économique, de prévention d’actes terroristes ou de cybercriminalité. 

« Imaginons que le brainstorming qui suit une session de jeu donne naissance à un projet de R&D porté par un grand groupe, illustre Frédérique Segond. Le moment venu, il doit pouvoir le tester en conditions représentatives et le faire évaluer par des experts du renseignement. Avec Intel Lab, c’est possible ».

Des données réalistes pour tester les technologies en développement

Un exemple pour comprendre ce schéma : la surveillance des échanges sur un réseau social crypté, entre membres d’un groupe soupçonné de projets terroristes. La conversation peut porter pendant des mois sur des sujets anodins, par exemple des recettes de cuisine. Puis basculer un jour vers l’évocation d’un inquiétant « voyage ».

« L’industriel ou l’équipe de recherche qui développerait un logiciel pour scruter ces échanges, détecter le basculement et préciser les détails du « voyage » – lieu, date, personnes impliquées – ne dispose pas de vraies conversations, explique Frédérique Segond. Mais il les trouvera sur Intel Lab, où nous pouvons en générer en nous inspirant de données réelles. » Des données de synthèse, représentatives de ce que les capteurs stratégiques fournissent, pourront aussi être mise à disposition des chercheurs. 

De plus, la plateforme s’ouvre à d’autres usages. Ainsi, elle a accueilli pendant trois jours un groupe de 12 futurs analystes en formation, pour les initier aux clés d’un raisonnement rigoureux basé sur plusieurs bulletins de renseignement.

Il est trop tôt pour que le Battle Lab Rens et Intel Lab accouchent de leurs premières innovations. « Nous sommes en phase d’apprentissage, souligne Frédérique Segond, par exemple sur le niveau de détail des scénarios, ou les modalités du brainstorming qui suit les sessions de jeu. » Mais Inria sait déjà que plusieurs de ses domaines d’excellence permettront d’accompagner l’autorité publique : deep learning, réseaux de neurones, fusion de données hétérogènes, traitement du langage naturel, traitement d’images et détection d’événements... À travers sa Mission Sécurité-Défense, l’institut se tient prêt à les déployer.