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Neurosciences

Françoise Breton - 20/09/2011

La cognition simulée est-elle de la cognition ?

Olivier Sigaud est professeur à l’université Pierre et Marie Curie et chercheur à l’Institut des systèmes intelligents et de robotique. Il a également réalisé une thèse de philosophie sur le thème « Automatisme et subjectivité : l’anticipation au cœur de l’expérience ». Il nous livre ici ses réflexions sur les liens complexes entre modèle, simulation et cognition.

Dans quelle mesure peut-on parler de cognition pour un robot autonome qui construit sa cartographie par exemple ?

Olivier Sigaud  : Pour situer la question, il est essentiel de reprendre le terme de modèle. Son acception classique désigne, dans la peinture par exemple, l’objet ou la personne que l’on cherche à représenter. En recherche, il désigne à l’inverse une construction théorique visant à rendre compte d’une réalité et à l’expliquer. Il est intéressant de noter qu’en sciences cognitives, les chercheurs ont basculé peu à peu d’une utilisation de l’ordinateur pour faire tourner des modèles de réseaux de n

eurones, au début de la cybernétique, à une vision où on l’utilise comme modèle pour comprendre la pensée. Lorsqu’on fait une simulation de vol d’une fusée, aussi réaliste soit-elle, on n’est à aucun moment tenté de se demander si c’est vraiment une fusée qui vole. Alors que si un modèle de l’attention visuelle tourne sur un ordinateur ou un robot, on est amené à se demander si ce robot met en œuvre de la cognition.

J’ai un point de vue assez rigoriste sur cette question — je pense que le modèle de cognition qui tourne sur un ordinateur ou un robot reste un modèle et non de la cognition — mais c’est une position discutable. Francisco Varela, neurologue et philosophe chilien très connu dans le domaine, donne de son côté une définition très élémentaire de la cognition : il suffit que deux boucles dynamiques, l’une sensori-motrice et l’autre interne, interagissent. En suivant cette définition, un thermostat qui décide de la température d’une pièce en fonction des températures qu’il a recueillies dans la journée, peut être qualifié de cognitif. 

Est-ce que le caractère auto-organisé du fonctionnement cérébral est un élément de cette question ?

O.S. :  L’auto-organisation et la complexité d’une manière générale sont sans doute une des raisons pour laquelle on trouve la question plus légitime. Le chercheur est confronté à un système, le cerveau, qu’il comprend très mal. De ce fait, il est difficile de définir ce qu’est la cognition et donc de savoir si l’on peut qualifier de cognitif un ordinateur qui adopterait le même comportement que l’homme.

Peut-on espérer mieux comprendre la cognition en améliorant la précision des modèles ?

O.S. :  Un modèle est toujours une construction limitée, faite pour répondre à une question précise. Il ne faut mettre dans le modèle que ce qui est strictement nécessaire et suffisant pour répondre à cette question. La tentation du réalisme est de vouloir aller vers des modèles de plus en plus précis et proches de la réalité. Mais jusqu’à quel niveau d’abstraction faut-il descendre pour avoir quelque chose que l’on peut définir comme étant de la cognition : le fonctionnement des grandes aires du cerveau, le comportement de chacun des neurones, de chaque liaison entre ces neurones et jusqu’à quel niveau de détail ? Un modèle qui reproduirait de très près la réalité et serait ainsi en mesure de reproduire un comportement humain, serait aussi complexe que le système naturel. Qu’aurait-on alors gagné avec ce modèle ?

Il y a des modèles très abstraits, en psychologie par exemple, qui ont des vertus explicatives. Le propre des sciences cognitives est de faire cohabiter différents niveaux de modélisation pour comprendre les phénomènes de manière globale.

Mots-clés : Neurosciences Conscience Olivier Sigaud Cerveau Sciences cognitives Cognition INRIA Nancy - Grand Est

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