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Web social

Françoise Breton - Yannick Le Thiec - 28/11/2011

Tendances et défis des années 2.0

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Selon le baromètre Inria/TNS Sofres 2011, près d’un Français sur deux déclare ne plus pouvoir se passer des réseaux sociaux. Cet engouement témoigne à lui seul du succès du web social, succès qui s’accompagne néanmoins d’une multiplication des données personnelles présentes sur la toile. Maîtriser les outils d'interaction et contrôler son image sur le web deviennent ainsi des enjeux essentiels, autant pour les particuliers que pour les entreprises…Et un défi scientifique pour les chercheurs.

Regards croisés sur l’évolution du web social entre Fabien Gandon, chercheur Inria et Fred Cavazza, consultant en médias sociaux.

Qu’est-ce que le web social pour vous ?

© Frédéric Cavazza

Fred Cavazza  : Je parle de web social ou de médias sociaux pour désigner l’ensemble des plateformes, services et technologies qui stimulent des conversations et des interactions sociales sur le web et sur le mobile. Pour moi, le web a toujours été social : il a commencé avec les emails, les pages personnelles puis les sites d’amis. En revanche, l’intensification des usages est très forte depuis les années 2005 et l’avènement du web 2.0, car il s’est créé un effet réseau : on y va parce que tout le monde y est. En effet, la valeur du réseau augmente avec le nombre d’utilisateurs. Ce succès repose en partie sur le fait qu’aujourd’hui les Français sont plus à l’aise avec l’outil informatique et qu’ils sont bien équipés en ordinateur et en smartphone.

Fabien Gandon, chercheur au sein de l'équipe Edelweiss © Inria / Photo S. Tetu - La Company

Fabien Gandon :  J’associe l’émergence du web social à l’ouverture du web à l’écriture au milieu des années 1990 avec le wiki puis les forums, les blogs, etc. En cherchant à faciliter la production et la publication de contenus, cette ouverture a cristallisé des activités sociales autour de contenus, comme les concerts ou les photos, ou de réseautage. Ce qui est amusant, c’est que le projet initial du web à la fin des années 1980 prévoyait la lecture et l’écriture, mais seule la consultation a été déployée à l’époque pour des raisons techniques et culturelles. Le web social a ainsi débuté comme un effet secondaire de la redécouverte d’un web inscriptible. Il s’agit d’une rupture de pratiques. En 1990, on parlait de consommateur de contenu. Il est aujourd’hui question de consomacteur , un néologisme qui dit que l’utilisateur est maintenant systématiquement un acteur potentiel. L’ensemble de ces applications web permettant l’action et l’interaction des utilisateurs forme le paysage du web social.

Quelles sont les tendances actuelles ?

Fred Cavazza  : Je constate qu’avec le temps le nombre de producteurs de contenus diminue. Les pratiques se professionnalisent en quelque sorte, avec des contenus réalisés par des professionnels, des semi-professionnels ou assimilés. La plupart des internautes s’impliquent uniquement dans la réaction ou le partage. Sur les 25 millions de français sur les médias sociaux, 0,5% seulement proposent du contenu.

Fabien Gandon  : Il se pourrait également que les contributions amateurs soient toujours en augmentation mais qu’elles soient éclipsées par l’explosion des contenus professionnels, notamment les productions du marketing viral. Des réseaux comme MySpace ou Jamendo donnent accès à des réseaux spécialisés dans l’amateurisme en quelque sorte.

Sur les 25 millions de français sur les médias sociaux, 0,5% seulement proposent du contenu.

Les attentes des internautes d’aujourd’hui ?

Fred Cavazza  : Il reste des besoins latents liés à la complexification des plateformes sociales et leur intégration sur l’ensemble des sites web. Des services se développent comme Neiio, dont l’objectif est de simplifier le web social en offrant une aide ou un accompagnement. Un autre besoin latent concerne des outils pour maîtriser son image sur les réseaux.

Fabien Gandon  : Il me semble que les utilisateurs sont de plus en plus conscients des risques qu’il y a à exposer des informations sur leur vie privée et demandent le droit à l’oubli. Certains ont eu le réflexe de se désinscrire des applications ou même d’utiliser l’application « suicide machine » pour s’effacer. Mais c’est très difficile car le web actuel souffre d’hypermnésie : chaque clic est gardé en mémoire... De plus, les services gratuits sont rares et la vie privée des internautes est une monnaie d’échange : l’installation d’un jeu par exemple peut-être conditionnée à l’accès à leur GPS.

nous avons une ombre informationnelle qui est constituée de toutes les traces que nous laissons sur le web

Fred Cavazza  : Même sans web social, la vie privée est une illusion. On peut savoir énormément de choses sur vous à partir de votre carte de crédit, carte Navigo, téléphone mobile, etc. J’ai coutume de dire que nous avons une ombre informationnelle qui est constituée de toutes les traces que nous laissons sur le web, mais bien malins sont ceux qui sauront les exploiter à des fins de ciblage marketing.

Fabien Gandon  : Dans une certaine mesure je suis d’accord. Mais la facture de la banque vous alerte sur ce qu’elle raconte de votre vie privée et vous pouvez décider, par exemple, de payer en liquide. Sur le Web, même si vous utilisez des mots de passe, chaque clic de souris est stocké et analysé. Pour reprendre votre métaphore, il faut que chacun puisse voir son ombre. C’est, par exemple, la condition sine qua none  du droit à l’oubli.

La centralisation de ces données personnelles est elle-même un danger et confère un monopole et un pouvoir immense aux applications comme Facebook. C’est contraire à la conception défendue par le W3C d’un web hautement distribué et neutre. D’autres applications peuvent se développer en respectant ces principes, comme Diaspora, une plateforme open-source concurrente de Facebook.

Quels défis technologiques se posent aujourd’hui autour du web social ?

Fabien Gandon  : Le défi scientifique majeur autour des réseaux sociaux est l’analyse de la masse gigantesque de données qu’ils génèrent. Il faut donc des outils efficaces pour les gérer, les exploiter, faire des traitements pour créer des services mais aussi pour effacer les traces dans le cadre du droit à l’oubli, assurer la confidentialité, la possibilité de tous de s’exprimer et d’interagir sur le web, faire des interfaces simples. C’est possible aujourd’hui avec les outils du web sémantiques sur lesquels nous travaillons. Cependant un défi interdisciplinaire encore plus grand est de construire des applications complètes qui permettent à chaque acteur de savoir ce qu’il donne et ce qu’il reçoit et de le faire en conscience. Cela demande des percées en informatique mais aussi, par exemple, en ergonomie.

Le défi scientifique majeur autour des réseaux sociaux est l’analyse de la masse gigantesque de données qu’ils génèrent

Fred Cavazza  : Il serait intéressant en effet que des prestataires de service puissent collecter, analyser et interpréter automatiquement l’ensemble des faits et gestes enregistrés sur les réseaux pour en tirer des services à valeur ajoutée à destination des utilisateurs, annonceurs autant que commerçants ou internautes.  Des sociétés comme Hunch s’y emploient aux Etats-Unis, mais je ne sais pas si de telles pratiques seraient tolérées en France.

Votre vision du web social en 2020 ?

Fred Cavazza  : C’est un exercice délicat dans un domaine où l’évolution s’envisage à 1 ou 2 ans ! Je pense que l’on va vers un web plus riche et omniprésent car tout ce qui sera fait en ligne sera notifié automatiquement aux personnes que l’internaute aura sélectionnées … Cette notification automatique commence sur Facebook mais elle va se généraliser. Tous nos faits et gestes seront relayés et archivés sur la toile. C’est une présence pervasive au travers du web social.

Fabien Gandon  : Il suffit en effet de regarder où en était le web en 2001 pour voir à quel point l’exercice de prédiction est dangereux ! Il me semble également que le web diffus est une tendance claire et inévitable. Avec le déploiement de l’internet des objets, chacune de nos actions sur un objet (frigo, etc.) aura un écho sur le web et vice versa (webTV, domotique, réalité augmentée, etc.). Nos échanges sociaux passeront également par ces nouveaux canaux. On peut parler d’hyperconnection.

Une autre tendance consiste à mettre les utilisateurs au service de certaines applications : c’est le calcul par l’humain (human computing ). Par exemple, l’ESP game et autres GWAP utilisent l’aspect ludique pour faire étiqueter des bases d’images par les joueurs. Des millions d’internautes pourraient ainsi être exploités par des applications en ligne, parfois à leur insu. Là aussi une réflexion éthique s’impose…

...le web diffus est une tendance claire et inévitable

Un autre défi pour 2020 est de ne pas renforcer la fracture numérique existant entre ceux qui savent et sont équipés, et les autres. Car le risque est que, le système se complexifiant, il repose sur des infrastructures hightech  et qu’il soit de plus en plus difficile de conserver des utilisations simples.

Est-ce que ce développement pervasif du web social est compatible avec un développement durable, c’est-à-dire sobre en utilisation de matières premières et d’énergie  ?

Fabien Gandon  : L’évolution du web ne signifie pas nécessairement croissance (toujours plus de réseau, toujours plus d’échanges, toujours plus de machines). On peut le développer de façon plus intelligente en proposant moins de connexions, au bon moment et au bon format et en ne conservant pas toutes les données comme c’est le cas à l’heure actuelle. D’une manière générale, on ne pourra pas augmenter infiniment les capacités sans que cela ait un coût environnemental et énergétique raisonnable. L’humain aussi devra éviter la saturation ! L’évolution du web aura besoin de prendre en compte les dimensions psychologique, sociale et culturelle.

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