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Gilles Dowek (*) - 11/06/2019

Michel Serres et le numérique

Michel Serres © CC Attribution-Share Alike 3.0

Michel Serres est mort et le monde a perdu un penseur universel, un navigateur au long cours, que son périple a mené des sciences aux religions, de Jules Verne à Hergé, de Leibniz à Carpaccio.

Michel Serres a maintes fois manifesté son intérêt pour le numérique : par ses interventions aux quarante ans d'Inria en 2007 et au congrès de la Société informatique de France en 2018, par sa préface au plan stratégique 2013-2017 d'Inria, mais surtout par un discours, prononcé en 2011 à l'Académie française, devenu un énorme succès : Petite Poucette (Le Pommier, 2012).

Michel Serres aborde d'abord le numérique en philosophe des techniques. En remontant le fleuve de sa pensée, nous pouvons découvrir les prémices de cet intérêt dans le premier tome de la série Hermès : la communication (Minuit, 1969). Une idée structurante dans la pensée de Michel Serres est en effet que les techniques, à chaque époque, façonnent le monde dans lequel nous vivons : le Droit, la politique, les villes, les sciences, les religions, etc, et parmi elles les techniques de communication jouent un rôle crucial, sans doute plus important que les techniques de production des biens matériels. Dans les années soixante, cette idée est en rupture.


Michel Serres nous propose ainsi d'observer la manière dont les ordinateurs et les réseaux changent notre rapport à l'espace, puisque nous sommes désormais toujours près les uns des autres, à l'amitié, puisque nous avons désormais des « amis » par milliers, à la connaissance, désormais accessible à toutes et tous… Et, de ces métamorphoses, surgit un humain nouveau.


Ce n'est que dans un second temps que sa pensée du numérique rencontre les préoccupations du philosophe des sciences, de l'auteur des Origines de la Géométrie . Michel Serres traduit deux adjectifs, qui désignent en anglais le matériel et le logiciel, en « dur » et « doux ». L'informatique apparaît alors comme extension du champ d'investigation des sciences, du dur – la matière et l'énergie – au doux – l'information. Ainsi, la révolution informatique n'est pas à placer dans la continuité des deux révolutions industrielles du dur : celles de la machine à vapeur et du moteur à explosion, mais dans celle des révolutions du doux : l'écriture, l'imprimerie, etc. Cette transition du dur au doux a de nombreuses répliques hors de l'informatique : dans les autres sciences bien entendu, mais aussi en Morale.

La classification des sciences de Michel Serres distingue les sciences de l'objectif, du collectif et du cognitif, où l'informatique trouve naturellement sa place. La transformation des sciences du cognitif et de l'objectif par l'informatique va plus ou moins de soi, mais Michel Serres s'interroge sur la potentialité d'une transformation similaire des sciences du collectif. L'instrumentation des sciences de l'objectif est acquise depuis Galilée et Leeuwenhoek, mais une telle instrumentation des sciences du collectif est-elle possible ? Et les réseaux informatiques sont-ils le microscope de l'anthropologue ? Et, au-delà de l'observation, quels outils de modélisation les ordinateurs apportent-ils aux sciences humaines ? C'est à travers le prisme de ces questions qu'il nous propose de comprendre l'émergence des humanités numériques.

Dans son analyse de l'histoire des idées, Michel Serres accorde une grande place à la différence entre une génération et la suivante, l'évolution de notre humanité n'étant finalement que la somme de ces différences successives. C'est sans doute de là que vient son intérêt pour les pratiques culturelles de la génération qui suit la sienne, et de celle qui les suit : celle de Petite Poucette. Mais il faut aussi y voir une manifestation de son intérêt pour les commencements : commencement de l'univers, de la Terre, de la vie, de l'humanité, ces quatre récits qui nous façonnent. Le hasard a voulu que Michel Serres naisse un premier septembre et meure un premier juin. Sans doute faut-il y voir le signe qu'il était un homme des débuts.

Mots-clés : Histoire de l'informatique Michel Serres

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