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Internet du futur

Marie Varandat - 27/09/2011

La « massification » du web transforme les relations sociales

Anne-Marie Kermarrec, Directrice de recherche et Dominique Cardon, Sociologue © Inria / Photo S. Tetu - La Company

Nouveaux enjeux, nouveaux défis, nouveaux risques, nouvelles craintes… L’Internet de demain, dont la recherche trace dès aujourd’hui les contours, est au cœur de nombreux débats concernant notamment la protection de la vie privée.

Débat entre Anne-Marie Kermarrec, Directrice de recherche et Dominique Cardon, Sociologue.

Quelles sont les grandes échéances de l’internet de demain ? Quel est l’enjeu majeur ?

Anne-Marie Kermarrec : Au cours des années, l’utilisation du réseau Internet a considérablement évolué. Tout d’abord réservé aux militaires, il a ensuite été exploité par les universitaires. Puis le grand public se l’est approprié, dans un premier temps comme lecteur et consommateur, aujourd’hui comme producteur de contenu, en laissant des traces et des informations à chacun de ses passages sur la « toile ».

Dominique Cardon : Cette « massification » du Web transforme aussi les sociabilités. L’Internet des pionniers était réservé à un groupe restreint de personnes ayant pour la plupart atteint un haut niveau d’études. Mais avec l’apparition des réseaux sociaux, au milieu des années 2000, chaque internaute a eu la possibilité de devenir à la fois lecteur et participant, du fait de la convergence des technologies des média de communication et de publication. Dans l’imaginaire des pionniers, le Web était un univers séparé du monde. Force est de constater qu’il s’est aujourd’hui intégré à la vie quotidienne. Vies réelle et virtuelle se mélangent de plus en plus.

Anne-Marie Kermarrec :  Ces transformations n’ont pas été prévues, ni anticipées. Elles posent de véritables problèmes, notamment en termes de confidentialité des données et de respect de la vie privée. En effet, si Internet a été conçu comme une « toile » pour limiter les risques de destruction du réseau en cas d’attaque, il n’en reste pas moins que les données sont centralisées entre les mains de grosses compagnies, telles Google et Facebook. Cette évolution n’ayant pas été envisagée du point de vue législatif, les garanties en matière de confidentialité apportées par ces sociétés sont relativement faibles, voire inexistantes. Face au danger « big brother », il est désormais indispensable de penser Internet autrement du point de vue technique et d’opérer un changement majeur en privilégiant la décentralisation des données. L’objectif ? Faire disparaître les « autorités centrales » qui détiennent toutes les informations sur un individu.

Dominique Cardon :  Le risque n’est pas limité à la seule prise de contrôle par des entreprises. La centralisation des informations peut également s’opérer au niveau d’un état. Il n’est pas difficile d’imaginer les dérives politiques qu’une telle situation est susceptible d’engendrer.

Anne-Marie Kermarrec :  Ce constat est à l’origine des travaux que nous menons au sein d'Inria. Face à un tel danger, il faut des technologies capables de décentraliser les fonctions du Web. Typiquement, plutôt que d’utiliser un moteur de recherche sur Internet, l’utilisateur dispose d’une fonction qui, à un instant donné, va associer différents services pour lui fournir la meilleure réponse possible.

Passer d’un Internet piloté par des sociétés à un Internet centré sur l’utilisateur.

En d’autres termes, on passerait d’un Internet piloté par des sociétés à un Internet centré sur l’utilisateur, où les services seraient combinés en fonction du besoin, dans un cadre précis et pour un laps de temps déterminé. Techniquement, le défi à relever est complexe mais pas insurmontable. Cette évolution vers un Internet centré sur l’utilisateur devrait également ouvrir de nouvelles perspectives en matière de filtrage de l’information, autre enjeu important de l’Internet de demain. Mails, blogs, sites, tchats… l’internaute est aujourd’hui noyé sous l’information. Je n’ai pas la solution  mais, il apparaît de façon évidente qu’il va falloir trouver des moyens pour optimiser la diffusion de l’information et la filtrer avec plus de pertinence.

Dominique Cardon : A l’échelle de l’individu, l’internet d’aujourd’hui a aussi des répercussions sociales importantes. Le rêve de démocratisation des pionniers - tout le monde communique avec tout le monde - ne s’est pas réalisé. L’explication est assez simple. Si Internet facilite les rencontres dans le monde virtuel, les principes qui régissent une relation sociale restent les mêmes. En d’autres termes, dans le virtuel comme dans le réel, les personnes communiquent seulement lorsqu’elles partagent des centres d’intérêts. Résultat : Internet n’a pas aboli les barrières sociales et culturelles. Les groupes restent les mêmes. Les actifs du monde virtuel le sont aussi dans le monde réel alors que les timides et les contemplatifs, qui existent dans un groupe réel, disparaissent dans le monde virtuel. D’autres évolutions susceptibles d’avoir d’importantes conséquences sociales sont en cours. Le rapport à la lecture papier s’effondre tandis que la relation à l’écriture se transforme. Les internautes picorent une information trop abondante et la pluralité de modèles économiques engendrée par Internet cohabite mal avec les anciens modèles. A ces bouleversements s’ajoute un nouveau risque de surveillance.

Si la centralisation ne donne rien de bon, la surveillance interpersonnelle et décentralisée va elle aussi
bousculer nos sociétés.

Je partage l’opinion d’Anne-Marie Kermarrec sur les dangers de la centralisation des données, mais je suis encore plus alarmé par le phénomène de surveillance interpersonnelle, notamment exacerbé par l’usage des réseaux sociaux. De façon plus ou moins consentie, les internautes publient énormément d’informations et se surveillent les uns les autres. La frontière entre discussion privée et contenu public n’étant pas clairement établie, la récupération de données sur un individu est relativement facile, les informations pouvant alors être sorties de leur contexte. A titre d’exemple, une conversation privée peut être récupérée par un recruteur et utilisée à l’avantage ou au détriment d’un éventuel candidat. Les relations parents/enfant risquent également d’évoluer. Pour résumer, si la centralisation ne donne rien de bon, la surveillance interpersonnelle et décentralisée va elle aussi bousculer nos sociétés.

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